Editoriaux - 27 septembre 2019

Témoignage : j’étais hier soir à l’Élysée…

Minuit. Quelques centaines de personnes attendent presque silencieusement sous les premières gouttes de pluie. Le palais de l’Élysée est en éveil. Et les drapeaux sont en berne.

Derrière moi, une Martiniquaise évoque « le dernier président des Français ». Ce sentiment sera repris à l’unisson jusqu’au perron, sorte d’autel républicain. Quelques minutes plus tard, un homme se retourne et déclare : « Je ne sais pas, vous, mais sans en saisir la raison, je me devais d’être là. » Le devoir civique, sans doute. Auparavant médecin à la Salpêtrière, il est désormais journaliste et conférencier. Les progrès de la technologie intuitive dans la médecine le passionnent autant que la politique.

Nous passons ensemble le premier palier de sécurité. La pluie devient insistante et nous ne pourrons bientôt plus compter que sur notre seul sens du devoir pour ne pas céder à la procrastination ou, pire, à la résignation. Je commence à regretter cet excès de naïveté : ma seule cuirasse est une chemise blanche. Ça promet.

1 h. Nous sommes rincés. Je finis par croiser le regard apitoyé d’une femme qui me couvre de son parapluie. Une seconde m’offre son manteau. Je suis comblée. Trempée, mais comblée. Ces deux Samaritaines s’appellent Sabine et Marie-Odile. Aucune d’elles n’appréciait Chirac pour sa politique. Mais toutes deux l’aimaient profondément pour son épicurisme et sa compréhension du peuple. Un amour vrai, pas farouche et réciproque. « Les autres Présidents ne connaissent pas leurs citoyens, ne connaissent pas la ruralité et ne prennent pas le temps d’y vivre. » Le gouffre sentimental.

2 h. Nous entrons dans la cour de l’Élysée. L’éclairage est éblouissant. La pluie cesse peu à peu. « Vous allez voir, il va commencer à faire beau quand on arrivera sur le perron », ricane un compatriote. « Il va surtout commencer à faire jour… », rétorqué-je. « Vous savez ce que vous allez écrire ? », demande Marie-Odile. « Non, mais il serait temps d’y songer », répond Sabine. Derrière nous, un jeune homme nous conte une anecdote : « Tout à l’heure, nous étions suivis d’un groupe de vieux parlementaires qui ont finalement rebroussé chemin sous la pluie. Ils disaient : “Nous avons mis cinq ans à venir jusqu’ici, ce n’est pas pour attendre 3 h de plus !” » Ce jeune homme, c’est Georges. Il est intermittent du spectacle. Nous faisons connaissance sur le perron de l’Élysée en nous échangeant une poignée de main. Symbolique.

Nous nous trouvons enfin au pas du vestibule d’honneur où six recueils sont alignés devant un portrait de Jacques Chirac. Derrière, il y a cette fameuse sculpture d’Arman, Hommage à la Révolution française, constituée de 200 drapeaux de marbre blanc à hampe de bronze doré. L’instant est solennel, voire spirituel. Il faut écrire quelque chose de vrai, quelque chose de spontané… Mais quoi… « Merci monsieur le Président » ? Banal. « Vous nous manquerez » ? Évidemment. « On arrose ça » ? C’est déjà fait. Non. Finalement :

« Gardez un œil sur la France, nous vous gardons une place à table. Merci de nous avoir aimés. »

Je repars avec le manteau de Marie-Odile sur le dos et le lui rendrai demain, rue du Cherche-Midi. Je reverrai Georges pour trinquer à la mémoire de Jacques. Sabine attend mes photos. Il est 4 h 40. Je n’ai que trois mots… Vive la France !

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