Editoriaux - Médias - Télévision - 4 septembre 2018

Télévision : Frédéric Taddeï dénonce la « médiocratie »

Une certaine presse, qui n’a de cesse d’assurer la promotion d’une certaine forme de transgression – homards en plastique, vagin de la reine et autres attrape-gogos pour bourgeois de moins en moins gentilshommes –, n’en pratique pas moins une certaine forme de frilosité. D’où l’émoi suscité, chez les professionnels de la profession, par le départ de Frédéric Taddeï de France Télévisions et son arrivée sur la filiale francophone de la chaîne d’État russe RT.

Même au Point, pourtant pas le plus furieux de nos confrères, on note que les détracteurs de la chaîne en question la tiennent pour « propagandiste », excipant en la circonstance d’une récente mise en demeure du CSA relative à “des manquements à l’honnêteté, à la rigueur de l’information et à la diversité des points de vue”. De pareilles avanies, ce n’est certainement pas sur Fox News ou France Inter que ça arriverait.

Pas plus décontenancé que ça, Frédéric Taddeï se contente de préciser : “RT France m’a donné carte blanche pour faire le genre d’émission que j’aime animer à la télévision : un talk-show quotidien d’une heure avec des intellectuels, des artistes et de vrais débats entre des gens intelligents, qui savent de quoi ils parlent, qu’on ne voit pas ailleurs et qui ne sont pas d’accord entre eux.” Soit tout ce que l’on pouvait voir jadis à la télévision française et qui n’existe plus depuis belle lurette. Et le même de conclure : « Je suis un peu transgressif, vous savez, alors, forcément, aller faire une émission sur RT, je sais que ça va en énerver quelques-uns, c’est excitant. »

Voilà qui devrait, de plus, « exciter » certains de ces « quelques-uns », notre homme poursuivant, fataliste : “La télévision pratique désormais le nivellement par le bas. On préfère ce qui est moyen, pas trop nul quand même, mais pas trop bien non plus. La télé est devenue une médiocratie.” D’où l’annulation de sa dernière émission, “Hier, aujourd’hui, demain”, dont il lui fut dit : “Trop intelligente, ça risque de faire fuir le téléspectateur.” Mépris de classe, quand tu nous tiens. Gageons que ce sont les mêmes qui accusent les populistes de tirer le peuple vers le bas.

Et quid d’une émission qui porterait sur la Russie ? “Quand je ferai un débat sur la Russie, j’inviterai des pro-Poutine, ce que je faisais déjà dans “Ce soir (ou jamais !)”, chose que la plupart de mes collègues ne font pas, et des anti-Poutine aussi, bien entendu.” Bref, Frédéric Taddeï devrait faire comme il a toujours fait, et continuer d’inviter, entre autres, une Clémentine Autain et une Natacha Polony, un Alain de Benoist et même un Guy Millière, le plus ébouriffé des néo-conservateurs français ; à côté, Donald Rumsfeld, c’est Malcolm X.

Il est un fait que notre homme n’est plus à ça près : “Il y en a qui m’ont traité d’allié objectif des djihadistes, de valet d’Israël, d’ultralibéral ayant juré la mort de la démocratie, de gauchiste invétéré.” Alors qu’il n’est finalement qu’un esprit libre, espèce désormais en voie d’extinction : “Un bon journaliste, à mes yeux, c’est quelqu’un qui est capable de penser contre ses employeurs, contre ses collègues, contre son milieu, contre ses amis, contre sa famille et, aussi, j’y tiens, contre lui-même.”

Au fait, cette « médiocratie » serait-elle l’apanage des temps actuels ? Était-ce forcément mieux avant ? En octobre 2007, Frédéric Taddeï, répondant aux questions de notre confrère François Bousquet, alors journaliste au Choc du mois – périodique se situant à la droite de la droite –, remettait tout cela en perspective : “J’aime bien les réactionnaires. Ils m’amusent. Ils disent souvent des choses intelligentes. La critique qu’ils font de la société peut être pertinente. Mais je reste persuadé que toutes les époques ont secrété les mêmes dilemmes culturels, intellectuels ou moraux. Je suis donc très dubitatif à l’égard du pessimisme des réactionnaires. Pour prendre un exemple, celui du cinéma, on est souvent énervé par les films qui sont plébiscités par le public. Mais en 1937, ce n’est pas La Grande Illusion qu’on allait voir. Le film de Renoir a même été un échec énorme. Proust et Céline n’étaient pas des best-sellers.” Plutôt bien vu.

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