« Longtemps, longtemps, longtemps/Après que les poètes ont disparu/Leurs chansons courent encore dans la rue », chantait Charles Trenet. Aujourd’hui, les chansons des poètes courent de moins en moins les rues et l’on serait bien en peine de citer le nom d’un poète vivant. Au mieux, la poésie rime avec celle que l’on fait réciter à ses marmots, vite fait sur le gaz, en rentrant du boulot, entre le dîner tiré du congélateur et le brossage des dents. Mais cela ne va guère plus loin.

Déjà, il y a quarante ans, un général était venu expliquer à un amphi assoupi de saint-cyriens que le temps de la poésie était fini. C’est vrai qu’en pleine guerre froide, on rêvait de djebel et de 317e section ! Ce général (paix à son âme !) avait tort. Quelques mois après, Mitterrand remontait la rue Soufflot pour aller déposer des roses au Panthéon et Jack Lang annonçait que l’on passait des ténèbres à la lumière. Si ça, ça n’était pas de la poésie, alors… Quarante ans de poésie s’ensuivirent. Citons la ronde des chiffres du déficit et de la dette qui ouvrit des horizons poétiques insoupçonnés, dépassant largement les paradis artificiels de Baudelaire.

De fil en aiguille, cela nous conduit à évoquer la suggestion qui court actuellement à travers une pétition, genre littéraire à la mode et qui ne nécessite, pour le plus grand nombre, que de savoir signer son nom : faire entrer ensemble au Panthéon deux de nos poètes nationaux, (1854-1891) et (1844-1896). , ministre de la Culture, s’est évidemment précipitée sur cette belle idée : « Le fait de faire entrer ces deux poètes qui étaient amants, oui, ensemble au Panthéon, aurait une portée qui n’est pas seulement historique ou littéraire, mais profondément actuelle. » « Qui étaient amants ? » Plus exactement « qui furent amants ». La « relation » entre les deux hommes dura quatre ans. Elle fut tumultueuse, chaotique, avec des hauts et des bas. Violente, aussi. Bref, effectivement, « profondément actuelle », pour reprendre le propos de Roselyne Bachelot qui a décidément le don de taper où il faut avec les mots qu’il faut. Violente ? Elle se termina à la page des faits divers à Bruxelles, le 10 juillet 1873, lorsque Verlaine, passablement saoul, tira deux coups de pistolet sur Rimbaud qui venait de lui annoncer qu’il le quittait. Marlène Schiappa a, sans doute, un avis sur cette triste histoire. Verlaine fut condamné à deux ans de prison et sera libéré en janvier 1875, après une remise de peine pour bonne conduite.

Tout cela n’enlève rien au génie de Verlaine et Rimbaud, génie qui peut justifier leur entrée au Panthéon, ne serait-ce qu’en souvenir de ces générations d’enfants de la République, « apprenants » de la Chanson d’automne ou du Dormeur du val. Mais, par pitié, qu’on arrête d’instrumentaliser nos dépouilles glorieuses ! Verlaine a écrit Jadis et Naguère, pas Autrefois et Aujourd’hui !

D’ailleurs, une arrière-petite-nièce d’Arthur Rimbaud, Jacqueline Tessier-Rimbaud, s’oppose à cette idée de panthéonisation conjointe : « Tout le monde va penser ‘‘homosexuels’’, mais ce n’est pas vrai. Rimbaud n’a pas commencé sa vie avec Verlaine et ne l’a pas terminée avec lui, ce sont juste quelques années de sa jeunesse. » Verlaine et Rimbaud ne sont pas les ancêtres de la Gay Pride, tout comme Alexandre Dumas n’est pas l’inspirateur de Black Lives Matter.

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