« Cette fiction pleine de sensibilité, d’espérances et de déceptions, fera date dans l’histoire des séries ».
Lorsque ma femme m’a proposé mercredi dernier de regarder Le Jeux de la Dame, Netflix sur une jeune Américaine des années 50 qui découvre le jeu d’échecs à l’orphelinat et s’en va battre les Soviétiques chez eux dix ans plus tard, plusieurs signaux d’alarme se sont allumés dans mon subconscient de mâle blanc catholique hétérosexuel.

Je redoutais le programme de rééducation, la leçon de morale, la réécriture de l’histoire, Les Malheurs de Sophie revisités par Rokhaya Diallo, une fable contemporaine à la Netflix dans laquelle une héroïne au visage de Greta Thunberg hurlerait « how dare you » aux hommes en lieu et place de « échec et mat ». Ce fut tout le contraire. Cette fiction pleine de sensibilité, d’espérances et de déceptions m’a fait chavirer, et j’ai peine à décrire l’intensité et la variété des émotions ressenties tout au long des sept épisodes de ce chef-d’œuvre qui fera date dans l’histoire des séries. Tout d’abord, c’est sans doute la première fois que le sport est aussi bien traité, respecté et représenté au cinéma ; même les néophytes qui ne distinguent pas le pion du fou de celui de la tour et pensent que le cavalier se déplace « à cheval » se font emporter dans le tourbillon de la vie décousue de cette enfant au destin de reine. Au-delà de la précision technique et des options tactiques développées par l’héroïne dans ses rêves nocturnes, c’est la nature profonde de l’existence de ces êtres à part que sont les sportifs de haut niveau qui est admirablement contée.

On accompagne la jeune prodige dans son ascension verticale, son accomplissement en tant que championne d’échecs qui lui confère succès, notoriété et confort, autant qu’elle ne l’enferme dans la solitude, les doutes, l’addiction aux drogues et à l’alcool, révélant son inadaptation à la vie sociale.

L’histoire de Beth Harmon est en somme un copié collé des destins tragiques de Mike Tyson et Diego Maradona, deux êtres hors du commun mais inéligibles au bonheur, que les névroses et blessures non refermées ont nourri jusqu’à les déposer sur le toit du monde tout en les condamnant à errer dans une existence parallèle, à l’écart de leurs congénères. La dimension géopolitique est également fidèlement représentée.

Le point d’orgue de la série se situe dans le voyage final de la jeune fille à Moscou pour aller affronter le maître absolu Borgov, dans l’un de ces chocs des civilisations dont la guerre froide fut le cadre, en déplaçant l’opposition frontale de deux blocs aux visions du monde irréconciliables vers les pistes d’athlétisme, les patinoires de hockey… et les tables d’échecs.

Mais plutôt que de noyer le téléspectateur sous un flot de clichés anti-Russes, la série restitue la vérité historique selon laquelle l’honneur d’aller affronter les grands maîtres des échecs en Union Soviétique était une quête, un graal, un privilège réservé à une infime élite.

L’aventure moscovite de Beth se déroule d’ailleurs sous les meilleures auspices, le plan final la montrant radieuse, dans la rue, se livrant à une partie sauvage avec des inconnus à quelques encablures de la Place Rouge. Quel plaisir, enfin, de se laisser transporter et replonger dans le monde d’avant, ce monde paisible des Trente Glorieuses, fait d’élégance et de pureté.

L’Amérique des petites villes du Kentucky, l’Amérique profonde, celle des électeurs de , des voitures familiales garées devant de petites maisons aux jardins fleuris. Une Amérique pas encore souillée par le libéralisme pornographique des années 90, la vulgarité, la marchandisation de tout, la crise des subprimes, trois décennies d’effondrement moral et civilisationnel qui accouchèrent de l’élection de , le dernier clou dans le cercueil du rêve américain.

16 novembre 2020

À lire aussi

Jérémy Bouhy : « Christophe Dominici et Diego Maradona avaient en commun cette malchance d’être dévorés de l’intérieur »

Mardi, on apprenait le décès de Christophe Dominici, emblématique joueur de rugby du XV de…