Culture - Editoriaux - Education - 13 janvier 2020

Pour France Culture, Arthur Rimbaud est-il le saint patron des Black Blocs ?

L’objet de ce papier n’est qu’un tweet. Un tweet parmi d’autres, me direz-vous, comme en commettent tous les médias, plusieurs fois par jour, pour diffuser leurs publications. Mais ce tweet de France Culture, censé relayer une émission sur , a la particularité d’être profondément agaçant et surtout terriblement révélateur : « Il fugue, se drogue, fait de la prison, vole. Partout où il passera, Rimbaud contestera l’autorité, la bourgeoise, l’académisme. (Ré)écoutez la série des Chemins de la philosophie consacrée à ce poète porte-parole de la jeunesse indocile. »

Pour le dire autrement, Arthur Rimbaud est un peu le saint patron des Black Blocs, des antifas et des jeunes délinquants de tous poils. Combien de sublimes Arthur Rimbaud ont brûlé des voiture pendant la Saint-Sylvestre ou bloquent actuellement Nanterre ?

À cette différence près, comme le fait remarquer le jeune écrivain et journaliste Clément Bénech – retweeté près de 4.000 fois -, qu’« avant de devenir cette figure contestataire, il était premier prix de version latine à peu près chaque année. Sans ça, il n’aurait pas été Rimbaud. »

De fait, si l’on en croit sa fiche Wikipédia, Rimbaud rédigeait au collège (!) « avec aisance » des « poèmes, des élégies, des dialogues » en latin… et collectionnait aussi les prix d’excellence en littérature. En juillet 1869, à 15 ans, Arthur Rimbaud remportait, à ce qui était peu ou prou le concours général de province, « le prix de vers latins sur le thème Jugurtha ».

Il serait donc sacrément culotté et même foncièrement malhonnête de réduire Arthur Rimbaud à ses transgressions.

Sans doute peut-on convenir que ses déséquilibres n’ont pas éteint ses dons – ce qui est une consolation pour les parents inquiets de l’avenir de leurs turbulents rejetons – voire qu’ils ont pu nourrir sa création. Mais ils ne SONT pas son talent. Et avoir les attributs, les comportements violents ou les addictions d’un poète maudit ne fait pas de vous, hélas, un génie. Cela tombe sous le sens mais mériterait d’être placardé sur le fronton de tous les locaux de l’UNEF de France et de Navarre.

Jean-Claude Michéa appelle cela, dans L’Enseignement de l’ignorance, « le complexe de Lacenaire » : « la fascination exercée sur les intellectuels bourgeois par la figure du mauvais garçon ».

À l’inverse, une brave tête de premier de classe, bien coiffée et rasée de près, constitue forte présomption pour un mode de pensée « rangé », et donc un cerveau étriqué… Sans inventivité, vous voyez. Laborieux est un adjectif désignant, d’après le Larousse, « ce qui coûte beaucoup de travail d’efforts : une recherche laborieuse », mais aussi « ce qui manque de vivacité : style laborieux ». C’est toute l’ambiguïté du message en filigrane : l’enfant sage et travailleur n’est pas montré en exemple, c’est la transgression, et pas la transpiration, qui serait mère de la création. C’est, d’ailleurs, sur ce postulat explicite que repose l’art contemporain. Accrocher une peau de banane sur un mur peut se faire, tout le monde en conviendra, avec beaucoup de vivacité et sans grand effort.

Et c’est aussi sur ce présupposé, implicite cette fois, mais délétère pour les enfants, que repose notre éducation. Parce qu’il est plus facile de cultiver les signes extérieurs capillaires, vestimentaires et argumentaires, de la rébellion (ou de ce qui en est actuellement l’image d’Épinal) que d’apprendre ses leçons, on saisit mieux pourquoi tant d’adolescents se bricolent une tête hirsute et tragique d’artiste incompris.

Quand c’est eux, les pauvrets, qui n’ont pas compris. Pas compris que la façon dont ils s’insurgent rime avec Panurge. Que la contre-culture est aujourd’hui à chercher bien ailleurs que dans ce moule imposé et sa mixture de révolte prémâchée. Mais qu’il faudrait avoir le recul et le sens critique que donne une tête bien formée, sachant manier la raison et la logique pour réussir à s’en détacher.

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