Je m'apprêtais, terminant Anna Karénine, à faire un sort à la si belle distinction opérée par Marcel Proust entre les écrivains qui sont des grands frères et qu'on aime presque à cause de leurs défauts, comme par exemple le génial Balzac, et les maîtres parmi lesquels l'auteur de La Recherche place évidemment Tolstoï.

Les maîtres - et Marcel Proust s'y trouve en première place - sont, en même temps qu'ils honorent la littérature, des professeurs de vie et des analystes irremplaçables de l'âme humaine, de ses splendeurs, de ses orages.

J'aurais pu m'en tenir à ce dessein et terminer tant bien que mal ce post si je n'étais pas, avec mon épouse, monté jusqu'à l'Acropole pour contempler le Parthénon de près. C'était la quatrième fois que je le voyais et, elle, la première.

On ne s'habitue pas au saisissement de cette beauté chargée d'art, d'Histoire et de culture - en quelque sorte chargée de nous. Pour elle comme pour moi, une rencontre unique. Elle l'était pour elle mais paradoxalement aussi pour moi, comme si l'émotion de partager la même vision admirative et lourde de sens ajoutait à mon passé et, en tout cas, emplissait le présent d'une subtilité et d'une grâce qui tenaient plus au cœur qu'à l'esprit. Le Parthénon semblait venir vers nous au lieu que nous allions vers lui.

Ensuite, quel bonheur de visiter un des plus beaux musées du monde - celui de l'Acropole -, dont la diversité et la richesse sont sans exemple et offrent une multitude de sculptures, d'objets, d'animaux, de dieux et de scènes dont la perfection mutilée représentait paradoxalement pour moi une source supplémentaire d'éblouissement.

Comme si ce que les artistes avaient fini mais que les destructions et le temps avaient amputé et dégradé, loin d'être diminué par cette malfaisance ou cette usure, en sortait au contraire grandi, magnifié, exalté. Comme si la splendeur de la composition, la justesse du trait et l'humanité des visages nous enrichissaient doublement par l'offrande de leur réalité d'aujourd'hui et la vision idéale de ce qu'ils avaient été hier, il y a si longtemps.

Ce n'était pas comme une œuvre non terminée par l'artiste, emplie de promesses mais décevante pour n'avoir pas pu être menée à son terme. Pour le Parthénon, on savait que ces chefs-d'œuvre avaient été portés jusqu'à leur apothéose, et les regarder ainsi blessés rendait encore plus émouvante, forte, notre adhésion.

Enfin quelle indignation ! L'irréprochable organisation et exemplaire exposition de ce musée étaient, à mon sens, gravement battues en brèche par le scandale de l'absence de la langue française, la grecque évidemment et l'anglaise se partageant l'espace, y compris pour le film consacré au Parthénon, à sa construction, à sa grandeur, à ses symboles, à ses frises et à ses détails.

Comment est-il concevable que la ait eu si peu d'influence politique, si peu de rayonnement culturel, si peu de respect d'elle-même, si peu de familiarité avec le pouvoir grec, tant de résignation pour avoir accepté cette déchéance ? Le Parthénon se passe de la France et apparemment nul émoi nulle part. Aucune révolte. Le deuil de notre langue n'est pas porté et on consent donc à ce que ces deux siècles somptueux et créateurs avant J.-C. dont nous sommes les médiocres héritiers puissent être vantés, représentés, illustrés, décrits sans que la langue de la France soit en première ligne pour cette célébration.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que date le déclin, le délitement de la langue française. Dans la quotidienneté ou l'officiel, sur les registres politique, culturel et médiatique, sa qualité se dégrade et il faut s'émerveiller quand aucune grossièreté ne vient orner un propos par ailleurs à peu près correct. La absente du Parthénon, ce n'est pas mal parler le français, c'est valider la mise sur la touche, l'exclusion de notre pays.

Doit-on s'en étonner alors qu'avec un président de la République pourtant cultivé, nous n'avons depuis le 10 mai 2017 aucun ministre ni secrétaire d'État en charge de la Francophonie ? Nommé, il pourrait d'abord proclamer que le Parthénon se languit de la et se battre pour que notre langue lui revienne.

Comme vers sa patrie naturelle.

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22 août 2017

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