Le pape François intervient beaucoup, peut-être trop. En même temps, il serait paradoxal que cette grande conscience, la lumière d’un catholicisme grâce à lui revigoré, se taisent face à un monde chaotique, désordonné, injuste et parfois tragique.

Mais se demander gravement, en feignant de ne pas avoir déjà pris son parti, si le pape est de gauche n’a aucun sens. Il échappe évidement à cette classification commode, traditionnelle.

Il est de l’Homme.

Le cercle dans lequel on veut nous enfermer est vicieux. On accuse le pape de faire de la politique et, en même temps, on ne cesse de porter sur lui, quoi qu’il fasse ou qu’il dise, un jugement purement politique. On s’obstine à ne pas considérer le pape en lui et l’humanisme très particulier, dans son universalité et son essence, qu’il a à assumer et à diffuser. On en fait un partisan pour s’autoriser à le traiter en partisan. On préfère ne pas quitter nos registres familiers.

Ce serait mentir que de nier l’agacement que m’ont inspiré certaines de ses confidences, notamment l’influence prédominante d’une amie communiste sur lui. Il n’en demeure pas moins que, pour dominer cet énervement, je m’attache à sortir le pape du champ banal de la contestation partisane.

Je rejoins peu ou prou, sur ce plan, le sociologue Dominique Wolton qui a eu le privilège d’avoir douze séances secrètes de travail avec le Saint-Père. Il le décrit, me semble-t-il, avec justesse et avec justice, quand il le voit “indiscipliné. On ne peut pas l’enfermer dans une case. Ce pape n’est bien qu’avec les pauvres, les dominés et les exclus. Il aime le peuple et n’est bien qu’avec lui. Il n’est heureux qu’au contact des gens. Il se met “au pied” des Évangiles. Il les incarne. C’est une force inouïe…”.

Cette analyse ne signifie pas, évidemment, que le pape se désintéresse de la communauté universelle dans sa plénitude et sa diversité. De ceux qui ont le bonheur de n’être pas des malheureux comme de ceux qui subissent le malheur d’être privés du bonheur au quotidien. De ceux qui possèdent comme de ceux qui ne possèdent pas.

Mais sa mission, aussi perturbante qu’elle puisse apparaître pour les adeptes du relatif et des équilibres politiques, est de porter haut, avec une sorte d’absolutisme autarcique et entêté, la défense par principe des minorités, des groupes et des personnes ballottés par les aléas de la vie et les bouleversements du flux mondial chaotique et misérable.

Quand Rémi Brague énonce que “non, la parabole du bon samaritain ne s’applique pas aux États”, il a raison mais son assertion démontre en même temps que le pape, n’étant pas une personnalité politique et n’incarnant pas véritablement un État avec ses contraintes, ses prudences et ses précautions, a précisément pour unique impératif de soutenir jusqu’à l’absurde des causes avec une intégrité et une inconditionnalité dont l’État n’aurait pas le droit de faire preuve.

Le pape François n’a pas le choix. S’il n’était pas Antigone, pour oser une comparaison antique et profane, contre tous les Créon du monde, sans céder d’un pouce ni dévier d’une tension qui le constitue comme gardien de l’absolu, il deviendrait alors un politique ordinaire. Il risquerait de virer à gauche.

Alors que je persiste et je signe : il est bien au-delà de nos frontières traditionnelles. Ne le réduisons pas à nos joutes.

Puisqu’il est de l’Homme.

Extrait de : Justice au Singulier

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