Editoriaux - 20 février 2019

Mort de Karl Lagerfeld, gilet jaune avant l’heure !

À l’heure où la coolitude du capitalisme mondalisé est reine (défunt Steve Jobs et sweatshirt fatigué, jeune Mark Zuckerberg en liquette pas repassée), le défunt Karl Lagerfeld était tout, sauf cool. Amidonné de près et rasé de frais, la minerve faite homme n’était donc pas tout à fait l’incarnation de l’idée que l’on peut se faire du mec à la… cool. Après, on a le droit – et c’est bien le mien – de préférer Georges Moustaki.

Il est vrai que, pour Karl Lagerfeld, né à Hambourg – date indéterminée, sa coquetterie ayant fait tanguer cette dernière entre 1933 ou 1935 –, son Allemagne natale n’est pas tout à fait cool non plus. Élevé de loin par un père qu’il n’évoque que peu, il est, en revanche, tout dévoué à une mère ayant fait de lui l’homme qu’il est devenu. Le Paris qu’il rejoint, en 1952, n’est guère moins cool. Ce qui ne l’empêche pas d’intégrer le grand monde de la haute couture ; assez peu cool, lui aussi et à l’époque.

Dans ce demi-monde, il noue des amitiés alors tenues pour « particulières ». Le Figaro Madame de ce 19 février 2019 nous apprend ainsi que, deux ans plus tard, il se lie avec le dandy Jacques de Bascher, devenu plus tard très proche de son grand rival de toujours, Yves Saint Laurent. Il nous est aussi dit que leur rupture donnera lieu à une des plus longues querelles de la capitale : quarante-quatre ans ; soit à peine moins de la moitié de la guerre de Cent Ans. La guerre en dentelles y retrouvait au moins en glamour ce qu’elle avait jadis perdu de panache sur les champs de bataille de la vieille Europe

En 1982, Karl Lagerfeld rejoint la maison Chanel, alors au bord de la faillite. Il la relève, mais au prix de concessions que la grande Coco n’aurait sûrement pas approuvées, s’agissant d’accommoder le fameux double « C » à toutes les sauces, du pin’s au sac à dos, de la barboteuse au verre à dents. De temps à autre, le « Kaiser », tel que désormais surnommé dans cette république nord-coréenne qu’est devenu le monde de la mode, connaît encore quelques autres sursauts d’anti-coolitude. En pleine célébration du bicentenaire de la Révolution française, il envoie donc Inès de La Fressange, portemanteau façon prout-prout de la haute, mais aussi égérie de l’auguste maison, se faire voir chez les Grecs, histoire de vérifier si lui n’y est pas. Ou plus.

Motif de ce bannissement fleurant bon le Grand Siècle ? À en croire Vogue, bible du genre, le 16 novembre 2016, Inès de La Fressange commet déjà ce premier écart : “Pendant les défilés, j’ai beaucoup fait le pitre. J’arrivais en pyjama, avec mon oreiller, mon chien. L’idée était de ne pas se prendre au sérieux.” Ça, passe encore. Mais c’est quand elle entend passer derrière Brigitte Bardot, en tant que Marianne, que Karl Lagerfeld prend la mouche, chassant cette dernière d’un coup d’éventail et estimant, en substance, que l’image de Chanel ne saurait être compatible avec celle de la République. C’est un point de vue qui en vaut bien un autre.

En 2008, engagement citoyen, Karl Lagerfeld pose en gilet jaune pour une publicité de la Sécurité routière, ce slogan à l’appui : “C’est jaune, c’est moche, cela ne va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie.” En revanche, ses dernières réactions relatives à la politique allemande relèvent manifestement d’un autre engagement, autrement plus « signifiant », comme on dit.

Ainsi, en 2017, en pleine “Fashion Week” migratoire, se permet-il d’affirmer, à propos d’Angela Merkel : “On ne peut pas tuer des millions de Juifs pour faire venir des millions de leur pires ennemis après.” Un an plus tard, il envisage de renoncer à la nationalité allemande, sachant que la politique par lui dénoncée avait provoqué l’émergence de l’AfD, le mouvement populiste allemand qu’on sait.

Au-delà du bien-fondé idéologique de la démarche, tout cela n’était pas très cool, on en conviendra. Mais assez rigolo, on en conviendra aussi.

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