On me pardonnera ce titre familier, mais dans sa simplicité brute, il exprime bien ce que j’ai ressenti à la lecture du formidable Vies parallèles, de Gaulle Mitterand, de Onfray, qui compare les destinées historiques, politiques et humaines de Charles de Gaulle et de François Mitterrand.

Le premier est porté aux nues, le second mis plus bas que terre.

Un morceau de bravoure, d’ailleurs, stylistiquement superbe, les oppose dans une absolue antithèse qui pourrait se résumer ainsi : de Gaulle a servi la France et Mitterrand s’en est servi, celui-ci a privatisé l’État quand celui-là l’a incarné. L’orgueil de De Gaulle concernait son pays, la vanité de Mitterrand sa personne.

Une plaidoirie admirable et argumentée en faveur de l’un, un réquisitoire cinglant et talentueux contre l’autre, les deux portés par une langue efficace, percutante, ici indignée, là ravie.

Avec Onfray, on n’est pas dans le style brillamment amphigourique d’un Régis Debray dont je suis en train de lire l’autobiographie intellectuelle : il recherche tellement les bonheurs d’expression qu’à force, il nous en inonde, nous étouffe avec eux et sous leur hermétisme précieux. Debray se regarde écrire alors qu’Onfray n’est préoccupé, dans son élan continu, que par ce qu’il a à dire.

Ce dernier va droit à ses buts.

Rien ne trouve grâce à ses yeux dans le parcours de François Mitterrand qui a toujours été, selon lui, d’extrême droite et antisémite, animé seulement par une inextinguible soif de pouvoir et par la volonté de le garder à tout prix au point d’être demeuré à son poste malgré deux cohabitations qui avaient désavoué sa présidence et malgré la maladie qui l’avait aussi gravement affaibli dans les dernières années.

Pour Charles de Gaulle, c’est le contraire. Il n’y a pas, selon Michel Onfray, une image plus exemplaire et sublime que celle de ce général à toutes les périodes de son existence, avec la distinction à laquelle il a toujours veillé scrupuleusement entre son existence intime et familiale et son rôle présidentiel, ses représentations publiques. Mitterrand sentait si bien le gouffre entre sa personnalité et celle de De Gaulle qu’il n’a cessé de battre en brèche l’héritage du Général en se coulant cependant avec volupté dans le lit d’une Constitution de la Ve République qu’il avait vilipendée.

On perçoit combien Michel Onfray a dû, pour la force éclatante du contraste, à la fois sublimer de Gaulle et accabler François Mitterrand mais, à la lecture de ce livre passionnant qui m’a surpris par la richesse de sa documentation et le caractère fouillé et précis de ses analyses, on n’est pas loin de lui donner raison.

Michel Onfray est parti d’une réalité factuelle, historique, politique et privée – le rapport de l’un et de l’autre, par exemple, avec la conjugalité et les femmes, avec la maladie et la mort, avec les valeurs traditionnelles et les dérèglements moins attentifs à ces dernières – pour la commenter, l’expliquer, la pourfendre ou la célébrer.

Il est facile, en effet, de ne pas laisser la moindre place au doute quand de Gaulle est exalté pour sa conception de la culture, avec André Malraux, pour sa morale publique exigeante et son éthique personnelle, pour sa vision d’une France indépendante, soucieuse de sauvegarder l’identité de la nation au sein d’une Europe soutenue autant qu’elle aurait su rester à sa place.

Michel Onfray est à ce point empli de sa passion pour de Gaulle qu’il parvient à tout sauver de son œuvre. Sa dialectique est si convaincante qu’il s’efforce de répondre à certaines critiques, en particulier sur l’abandon de l’Algérie française, le sort des harkis traités comme quantité négligeable et le cynisme de ce qu’un réalisme assumé porte forcément avec lui.

Je regrette à peine que Michel Onfray n’ait pas fait un sort à la sécheresse d’État de De Gaulle qui l’avait trop peu détourné de la peine de mort – qu’on songe à Pierre Pucheu, à Robert Brasillach et à Bastien-Thiry, par exemple – car il rappelle que François Mitterrand lui-même, sous la IVe République, n’avait pas été avare de condamnations à mort. Il analyse son revirement ultérieur comme tactique pour faire oublier, précisément, ses turpitudes antérieures. Moins d’humanisme que de manœuvres !

Au-delà de la pertinence de cette comparaison qui tourne systématiquement à l’avantage de De Gaulle – seule légère critique sur et le « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » au moment de la crise liée au golfe d’Aqaba -, j’ai été touché profondément par cet ouvrage pour une double raison.

Il y a en lui quelque chose du Victor Hugo des Châtiments, qui remplacerait les grand et petit par de Gaulle et François Mitterrand. La coulée de rage, de fureur, de sarcasme, d’indignation, d’adoration, ce ressassement, cette répétition d’invectives, de fulgurances vengeresses, de causticités sans pitié et d’admirations explicitées sont impressionnants. C’est long, puissant, on est emporté, on n’en peut plus, on voudrait crier grâce pour l’un des deux et ça suffit pour l’autre, mais non, on va au bout, et le lecteur est KO, et la cause est quasiment entendue.

Par ailleurs, quelle allégresse de rencontrer un Michel Onfray enthousiaste, inconditionnel, sans la moindre nuance dans l’hyperbole, sans la moindre limite à son assentiment, heureux de se faire l’avocat étincelant de De Gaulle. Un Michel Onfray tourné vers l’éloge sans faille ni réserve. On est content pour lui !

Mitterrand flop cynique, pourquoi pas ? De Gaulle top grandiose : évidemment.

24 novembre 2020

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