On ne change pas un qui gagne en un banal confiné.

Le Covid-19 fait des dégâts, tue et nous fait comprendre que la France est mortelle, mais Michel Houellebecq ne bouge pas d’un pouce : dans l’abondance de poncifs qui nous accablent depuis au moins trois mois, il sauve sa mise et trouve le moyen de demeurer fidèle à sa perception décapante du monde, du mal et de la vie.

Non pour provoquer mais parce que mêlant, sans pouvoir s’en défaire jamais, intelligence et pessimisme, il accepte d’aller au bout de l’enseignement porté par un désastre dont beaucoup se consolent d’une certaine manière en affirmant qu’il est extraordinaire.

Alors que, pour Michel Houellebecq, il est une continuation. Que ce qui nous attend ne sera pas le nouveau monde mais « le même, en un peu pire ».

Pour tous ceux qui considèrent que Michel Houellebecq est le plus grand écrivain français et pour les nouveaux admirateurs que le confinement a pu lui apporter, une règle d’or : il convient d’abandonner toute illusion quand on se passionne, sombrement et en riant aussi, pour son univers. Une sorte de désespoir drôle.

Dans la lettre qu’il a écrite pour Augustin Trapenard et diffusée sur France Inter, il y a le Michel Houellebecq ironique qui fait référence à ses confrères écrivains ayant quitté Paris : Catherine Millet, Frédéric Beigbeder, Emmanuel Carrère.

Et qui tranche en faveur de Frédéric Nietzsche contre Gustave Flaubert au sujet de la marche, qu’il préfère à la posture assise.

Mais, de sa part, il s’agit d’un badinage périphérique car, sans avoir l’air de se prendre au sérieux, avec son ton inimitable qui ne rend jamais la gravité pesante, il aborde plusieurs thèmes qu’il traite en contredisant la doxa dominante.

 

Au sujet de cette « épidémie […] à la fois angoissante et ennuyeuse… Un virus banal […] tantôt bénin tantôt mortel, même pas sexuellement transmissible ; en somme un virus sans qualité ».

Quelle plus lucide définition de ce fléau aux effets imprévisibles mais salement conventionnel !

Michel Houellebecq ne croit pas « aux déclarations du genre “rien ne sera plus jamais comme avant” […] Le déroulement de cette épidémie est même remarquablement normal. L’Occident n’est pas pour l’éternité, de droit divin, la zone la plus riche et la plus développée du monde ; c’est fini, tout ça. »

« Depuis pas mal d’années, l’ensemble des évolutions technologiques, qu’elles soient mineures (la vidéo à la demande, le paiement sans contact) ou majeures (le télétravail, les achats par Internet, les réseaux sociaux) ont eu pour principale conséquence (pour principal objectif ?) de diminuer les contacts matériels, et surtout humains. L’épidémie de coronavirus offre une magnifique raison d’être à cette tendance lourde : une certaine obsolescence qui semble frapper les relations humaines. »

« Il serait tout aussi faux d’affirmer que nous avons redécouvert le tragique, la mort, la finitude […] jamais la mort n’aura été aussi discrète qu’en ces dernières semaines. Les gens meurent seuls dans leurs chambres d’hôpital ou d’, on les enterre aussitôt […], sans convier personne, en secret. Morts sans qu’on n’en ait le moindre témoignage, les victimes se résument à une unité dans la statistique des morts quotidiennes, et l’angoisse qui se répand dans la population à mesure que le total augmente a quelque chose d’étrangement abstrait. »

« Un autre chiffre aura pris beaucoup d’importance en ces semaines, celui de l’âge des malades. Jusqu’à quand convient-il de les réanimer et de les soigner ? 70, 75, 80 ans ? Cela dépend, apparemment, de la région du monde où l’on vit ; mais jamais en tout cas on n’avait exprimé avec une aussi tranquille impudeur le fait que la vie de tous n’a pas la même valeur ; qu’à partir d’un certain âge […], c’est un peu comme si l’on était déjà mort. »

« Toutes ces tendances […] existaient déjà avant le coronavirus ; elles n’ont fait que se manifester avec une évidence nouvelle. »

Ainsi, de cette analyse laissée à l’opportunité de Michel Houellebecq se dégagent ces conclusions dont nous devrons nous accommoder. L’Occident est dépassé, le lien humain se délite, la mort est une solitude et certains ont moins le droit de vivre que d’autres. Ces apparentes banalités, ces authentiques vérités, il fallait un Michel Houellebecq pour les chercher sous l’écorce.

Son génie est de faire surgir de la gangue illisible, douloureuse et complexe du réel des constats et des enseignements que personne n’avait encore nommés parce que Michel Houellebecq a porté un regard froid, sec sur la réalité en même temps que sa sensibilité d’écrivain lui a permis de percevoir des continuités que nous étions incapables de remarquer. Nous étions trop éblouis par le caractère apparemment inédit, unique de ce virus. Il convenait au moins qu’il fût absolument singulier pour nous exonérer un peu et justifier notre riposte au jugé, dans un permanent ajustement, tel un pragmatisme toujours en retard.

Alors que Michel Houellebecq, dans sa lettre, restitue avec une limpidité qui ne se paie pas de mots l’essentiel de ce qui existe aujourd’hui et qui n’est que le mouvement accentué de ce qui se trouvait déjà hier au cœur de la société et dans nos comportements humains.

Je songe à tous ces intellectuels patentés, par exemple Régis Debray et d’autres avec lui, qui, questionnés avec respect comme s’ils allaient nous donner la clé de tout, n’atteindront jamais l’incandescence à la fois accessible et novatrice de Michel Houellebecq…

Celui-ci, sur les pas d’Arthur Rimbaud, est notre voyant singulier.

Extrait de : Justice au Singulier

6 mai 2020

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