L’épidémie de coronavirus a fait plus de 40.000 morts aux États-Unis. L’Etat de New York, en confinement depuis le 20 mars, est le plus touché. Des manifestations anti-confinement ont eu lieu dans le pays, avec l’appui du président qui a déclaré fermer les frontières du pays à l’immigration. Comment les Américains vivent-ils cette catastrophe sanitaire ? Témoignage d’un habitant de New York.

Comment se passe le confinement dans la ville de New York ?

Nous sommes restés à New York pendant les premières semaines du confinement. La situation a empiré très rapidement, en particulier dans le quartier du Queens, où nous résidons, avec plus de 12.000 malades à la fin mars et des hôpitaux débordés. Lors de nos dernières semaines à New York, nous avons pu observer que si les magasins fermaient bien les uns après les autres, les résidents sortaient tout de même prendre l’air dans les rues et les parcs de la ville. Tous ne faisant pas attention à respecter la distance sociale de près de deux mètres (six pieds) préconisée ici.

Après quinze jours sans sortir de chez nous, et alors que des employés des supermarchés locaux étaient malades, nous avons décidé de quitter la ville pour la campagne. Nous sommes, depuis le début du mois d’avril, dans la famille de mon épouse en Pennsylvanie. Nous avons passé les premiers jours confinés dans un étage de la maison de mon beau-frère avant de pouvoir vivre normalement avec eux et leurs enfants pendant trois semaines. Mon épouse télétravaille du lundi au vendredi tandis que je m’occupe de notre bébé de six mois. Nous sommes maintenant, toujours en Pennsylvanie, mais chez les parents de mon épouse, plus de trois semaines après avoir quitté New York.

La situation est différente, ici, où la majorité de la population vit dans des maisons individuelles, il est plus facile de prendre l’air sans croiser personne de près. La circulation automobile y est, toutefois, plus dense que dans la région new-yorkaise et il y a encore des gens qui ne portent pas de pour aller faire leurs courses. Enfin, le prix de l’essence est passé à 2 dollars le gallon, soit environ 50 centimes le litre.

Avez-vous vu ou entendu parler de ces manifestations anti-confinement « La liberté plutôt que la peur » ? Selon Le Monde, « les observateurs ont relevé dans ces mouvements des similitudes avec le Tea Party ». Pour les médias français, il s’agit de l’émergence d’une guerre culturelle de « nationalistes, fondamentalistes, libertariens à laquelle se sont joints des “anti-vaxxers” » hostiles aux vaccinations. Le souci économique serait-il supplanté par d’autres aspirations ?

Nous sommes, ici, à 50 kilomètres d’Harrisburg, capitale de la Pennsylvanie où a eu lieu le plus important rassemblement du lundi 20 avril. Nous parlons d’un rassemblement de 1.000 à 2.000 personnes, seulement quelques centaines dans le Maine et une dizaine dans l’État du Maryland. Mais dans un pays plus habitué aux parades qu’aux manifestations, ces rassemblements, au moment où il est interdit de se regrouper pour éviter les contaminations, attirent l’attention.

Le journal local ne parle pas des militants anti-vaccins mais évoque surtout des militants pro-Trump et pro-armes à feu (le rassemblement d’Harrisburg ainsi que les autres seraient organisés par des militants pro-armes à feu d’Ohio), disant soutenir les petits commerçants. Les infos télévisées ont évoqué certaines pancartes disant « Mon vaccin, c’est Jésus », mais cela semble anecdotique. D’ailleurs, la majorité des manifestants portaient des masques. L’impression laissée par ces manifestants est qu’il s’agit de militants pro-Trump (qui a d’ailleurs indiqué les soutenir pour rouvrir le pays au plus tôt) qui veulent faire monter la pression pour rouvrir au plus tôt les commerces alors que les gouverneurs, qui ont autorité sur la question, prévoient pour la plupart un calendrier de réouverture commençant en mai. Si l’idéologie libertarienne semble bien présente chez ces manifestants, la presse s’en fait surtout l’écho sur le côté pro-armes (voir illustration) tout en appuyant principalement sur les motivations économiques des manifestants. Localement, le souci économique ne semble donc pas être supplanté par d’autres aspirations.

Nationalement, on est dans un jeu politique où Trump, pourtant à la tête de l’État fédéral, essaye de soutenir les partisans libéraux anti-gouvernement. Après avoir laissé aux gouverneurs toute latitude pour décréter le confinement et acheter des respirateurs et des masques, il a affirmé avoir une « autorité totale » pour la gestion de la réouverture du pays et, comprenant que ce n’était pas le cas, il a pris la décision de soutenir les opposants des gouverneurs qui prendraient trop de temps à rouvrir leur État. Il espère, ainsi, ne pas être tenu pour responsable des carences du début de l’épidémie mais d’avoir l’image de celui qui a tout fait pour relancer la machine à la fin de celle-ci.

Lundi soir, Donald Trump a annoncé la suspension de « toute immigration sur le sol américain » : suspension de délivrance de cartes vertes et interdiction d’entrée sur le territoire pour les travailleurs pourtant munis d’un visa. Une manière, pour lui, de récupérer des électeurs et effacer ses éventuelles erreur de gestion de crise du coronavirus ?

Lors des allocutions télévisés de la task force anti-Covid, Trump claironne sans cesse le fait qu’il a agi le premier en fermant les frontières aux voyageurs venant de . Le gouvernement américain (comme le gouvernement français ?) a réagi tardivement et maladroitement sur les autres facteurs de réduction de l’épidémie : les masques, les respirateurs et le confinement. Trump se raccroche donc à la fermeture des frontières à la au début de l’année, puis avec l’Europe, pour détourner l’attention sur les carences de son gouvernement. La fermeture des frontières, avec notamment le mur à la frontière mexicaine, reste un des marqueurs de son mandat (dont le renouvellement se rejoue à la fin de l’année avec l’élection présidentielle de novembre). Il pourra ainsi dire : je suis le président de la fermeture des frontières aux immigrés clandestins et aux malades du Covid.

Dans les faits, les avions n’atterrissant plus et les procédures de délivrance de visa étant suspendues depuis mars, cette mesure semble surtout symbolique, mais c’est un signal supplémentaire lancé à ses électeurs et aux employeurs du pays : les frontières sont fermées et vous devrez embaucher les Américains d’abord lors de la reprise. Il se raccroche, ainsi, à ses slogans de campagne : « Build the Wall » et « America First ».

Reste à savoir si les électeurs lui imputeront le bilan de l’épidémie.

Entretien réalisé par Sabine de Villeroché