Marlène Schiappa en appelle à un mâle blanc de plus de 50 ans : Victor Hugo !

Il arrive à Marlène Schiappa de dire des choses sensées. Ce fut le cas, samedi soir, chez Ruquier. “Le peuple, c’est aussi les gilets jaunes mais ce n’est pas que les gilets jaunes […] Chacun d’entre nous est une partie du peuple et je crois qu’il ne faut pas confondre le peuple et la foule.” Et comme notre secrétaire d’État est une femme de lettres, une auteure, comme on dit aujourd’hui, elle s’est même payé le luxe de citer Hugo : “La foule est traître au peuple.” Une phrase tirée des Misérables et d’une longue dissertation sur la différence entre l’émeute et l’insurrection.

Car, comme le cholestérol, il y a les bons et mauvais mouvements populaires. “Ce sont deux colères ; l’une a tort, l’autre a droit”, décrète le père Hugo, qui donne des exemples : “Paris contre la Bastille, c’est l’insurrection” mais “la Vendée est une grande émeute catholique”. Façon de voir les choses. A contrario, on pourrait dire que Paris contre la Bastille, c’est une émeute qui a réussi et que la Vendée, c’est une insurrection qui a échoué. L’Histoire est écrite par les vainqueurs, c’est bien connu. Hugo, qui avait été légitimiste dans sa prime jeunesse, se faisait, en 1862, le chantre de la Révolution en écrivant Les Misérables. La question est de savoir si le mouvement des gilets jaunes restera dans l’Histoire comme une émeute ou une insurrection. Tout n’est peut-être pas encore écrit et, en plus, nous manquons sacrément de Victor Hugo…

Ne pas confondre le peuple et la foule. Certes. Notre secrétaire d’État ne va pas jusqu’à citer Rivarol, qui déclarait que “lorsque le peuple est roi, la populace est reine”. Est-ce à cette sentence que son roi Emmanuel a songé lorsqu’il refusa, lors d’une réunion du grand débat, de revêtir le gilet jaune, contrairement à Louis XVI qui, sous la pression populacière, avait été obligé à se coiffer du bonnet rouge phrygien ? Allez savoir !

Cela dit, ce texte de Victor Hugo mérite peut-être d’être médité à la lumière de la situation actuelle du pays. “Dans les État démocratiques, les seuls fondés en justice, il arrive que la fraction usurpe ; alors le tout se lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu’à la prise d’armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est insurrection, l’attaque de la fraction contre le tout est émeute…” Le tout est de savoir où nous en sommes aujourd’hui. Quand un Jérôme Fourquet constate, dans un article publié sur Atlantico, qu’en France, “l’île mondialisée”, c’est-à-dire les élites composées des “strates de la population les plus éduquées”, se replie sur elle-même, peut “vivre en autarcie”, avec ses “propres codes”, son propre “écosystème”, ses “lieux de villégiature”, on peut se demander, justement, si cette “fraction”, pour reprendre le terme hugolien, n’est pas en situation d’usurpation car, fait remarquer Fourquet, “les élites ont tout de même vocation à piloter l’ensemble de la société”. C’est probablement ressenti ainsi par beaucoup du “tout”.

On pourrait, bien évidemment, évoquer la profonde crise de représentativité, ne serait-ce qu’au plan politique. Quelques chiffres pour s’en convaincre : un parti majoritaire qui, avec 43,03 % des suffrages exprimés au second tour des législatives (16,55 % des inscrits !), obtint plus de 53 % des sièges, un Parti communiste, avec 1,20 % des suffrages exprimés, 10 députés, un Parti socialiste, avec 5,68 %, 30 députés alors que le Front national, avec 8,75 % des suffrages exprimés, a dû se contenter de 8 sièges (dont un apparenté). Il ne faut pas confondre le peuple avec la foule, nous dit Marlène Schiappa. Certes. Mais au second tour des élections législatives de 2017, il n’y avait pas foule pour « faire peuple » : cette Assemblée nationale ne représente, au final, que 38,43 % du corps électoral. Et ce n’est probablement pas une “dose de proportionnelle” qui résoudrait cette crise de représentativité.

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