Editoriaux - Livres - 11 juillet 2019

Livre : Mystère Michéa. Portrait d’un anarchiste conservateur, de Kévin Boucaud-Victoire

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Petit ouvrage bienvenu que ce compendium aussi didactique que synthétique exposant la pensée de Jean-Claude Michéa, ex-professeur de philosophie retiré dans les Landes, consacrant désormais tout son temps à la permaculture, art de vivre respectueux des écosystèmes et des biorythmes fondé sur des méthodes traditionnelles. Rédacteur en chef à Marianne, Kévin Boucaud-Victoire explique en quatre chapitres comment Michéa, convoquant, entre autres, Marx, Lasch ou Castoriadis, a démontré l’unité foncière du libéralisme (économique et culturel) en dépit de la « division bourgeoise » de la droite et de la gauche et la nécessité d’en revenir à un socialisme authentique qui aurait rompu avec le gauchisme sociétal et progressiste, ce, dans une perspective orwellienne et conservatrice.

Toutefois, Boucaud-Victoire a tendance à se laisser enfermer dans des catégories prédéterminées qui le conduisent à dénaturer quelque peu son sujet d’étude. L’essayiste semble visiblement préoccupé par le dessein de placer Michéa hors de portée d’une droite anticapitaliste (« nouvelle » ou « extrême ») qu’il ne définit pas, sauf à la supposer « antisémite » et, donc, censément indigne de se réclamer de Michéa. Ce procès d’intention, hélas on ne peut plus habituel, y compris parmi les tenants d’une gauche dite « authentique » – celle, précisément, à laquelle l’auteur se rattache lui-même tout en y enrégimentant Michéa –, interdit, dès lors, ipso facto, de concevoir qu’il existe une droite authentique qui serait, tout à la fois, illibérale, conservatrice et débarrassée d’un héritage devenu aussi pesant et anachronique que celui de l’antisémitisme – sans parler du racisme biologique.

Que Michéa se tienne à distance de la droite – conservatrice, ethno-différentialiste et, a fortiori, libérale – ne le rend que plus fréquentable pour celle-ci qui, par indépendance intellectuelle atavique, admire d’abord l’intelligence d’une pensée d’autant plus originale qu’elle a le courage de se déployer à contre-courant de la doxa dominante. En outre, en s’adossant à Michéa et à bien d’autres (tels Latouche, Ellul, Bernanos, Illich, Weil, ou encore Debord ou Proudhon), la « Nouvelle Droite » d’Alain de Benoist (puisqu’il s’agit d’elle, à mots couverts) comme celle issue de la Manif pour tous (représentée par Eugénie Bastié et sa revue Limite) font preuve d’une indéniable curiosité d’esprit qui, jusqu’à récemment, à d’infimes exceptions, fut très loin d’être l’apanage intellectuel de la pensée socialisante germanopratine. Qu’une certaine droite anticapitaliste s’approprie la critique michéenne du libéralisme ne transforme pas le Montpelliérain en homme de droite – ce qui le rendrait beaucoup moins attrayant, d’ailleurs…

Pourtant, Boucaud-Victoire reste animé par un souci quasi obsessionnel de laver Michéa de tout soupçon de « droitisme »»réactionnaire. Vaine entreprise, car si, médiatiquement, le sort « dextrogyre » de Michéa en est jeté (ou peu s’en faut), sur le plan idéologique, les références de ce dernier s’enracinent explicitement, non chez Maistre ou Maurras, mais bien chez Pierre Leroux, Louis Blanc, Proudhon, les syndicalistes révolutionnaires et les rédacteurs de la Charte d’Amiens de 1906. Le compromis historique de la gauche républicaine et du socialisme originel né de l’Affaire Dreyfus, cette « guerre civile bourgeoise », selon le mot de Jaurès, aura raison de ce socialisme holiste, résolument anticapitaliste et traditionnel. La gauche se laissera séduire par les sirènes du capitalisme, Mai 68 constituant l’acmé de sa conversion libertaire au marché sous la tutelle du droit protecteur. Depuis, « la marge a pris la place du prolétariat » sous les doubles espèces minoritaires, victimaires et consuméristes, de l’hédoniste capital ou du parasite (que Marx qualifiait de lumpen).

À la fin de ce brillant essai, l’auteur se demande qui est vraiment Michéa – d’où son titre. Anarchiste « Tory » à la Orwell ou à la Pasolini ? Certes ; la préservation écologiques des conditions morales, culturelles et anthropologiques d’un monde décent constituent la trame de sa philosophie. Mais, bien plus, le michéisme est-il d’abord une attitude radicale, qui entend saisir les choses à la racine. « C’est en cela que Michéa est un des penseurs critiques les plus importants de notre époque. »

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