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Il était fiévreusement attendu depuis les deux rives. Celle des passionnés d’Ernst Jünger ; celle des émules de Carl Schmitt. Nous voulons, bien évidemment, parler de l’épais volume – 664 pages ! – reproduisant la correspondance entre les deux hommes, de 1930, année de leur rencontre, à 1983, deux ans avant la mort de Schmitt (1888-1985), quinze ans avant celle de Jünger (1895-1998).

Publiée pour la première fois en Allemagne en 1999 et rééditée en 2012, cette foisonnante correspondance voit enfin le jour en France grâce aux efforts conjugués de deux éditeurs (Pierre-Guillaume de Roux et Krisis, émanation de la revue Éléments, fondée par Alain de Benoist), d’un traducteur chevronné (François Poncet, auteur de nombreuses études sur l’imaginaire de Jünger et traducteur de Carl Schmitt), d’un fin connaisseur de Jünger et de son œuvre (Julien Hervier, auquel on doit une biographie de référence consacrée à l’auteur des Orages d’acier, parue en 2014) et à Helmut Kiesel, autre grand spécialiste de Jünger et maître d’œuvre, qui autorisa la reprise de son éclairante postface de l’édition allemande tout en contribuant à enrichir ce conséquent monument de deux lettres inédites de Carl Schmitt. Une mention particulière sera faite à la couverture du livre représentant les deux hommes grâce au savant coup de crayon de Patrick Lusinchi dont le trait n’est pas sans évoquer la ligne claire de Floc’h, élégant auteur du Rendez-vous de Sevenoaks.

Assurément, s’agit-il d’un événement éditorial d’une importance considérable puisque, s’il n’augmentera pas significativement la notoriété de Jünger en France – qui, après guerre, contrairement à Schmitt, connaîtra, dans son pays, un regain de popularité couronné, notamment, par le prix Rudolf-Alexander-Schröder décerné par la ville de Brême en 1956 et sa distinction, en 1959, par la grand-croix de l’ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, autant de « retours en grâce » qui assiéront sa réputation de ce côté-ci du Rhin –, enrichira, cependant, notablement la connaissance de son ami de Plettenberg qui, trente-cinq ans après sa mort, continue encore d’exhaler, pour les narines sensibles – et Dieu sait que l’Université en compte son lot de réfractaires délicats, sans cesse renouvelé –, un fumet boucané de nazisme.

Est-ce précisément l’intérêt de cette correspondance qui offre à voir de très hautes affinités intellectuelles et humaines entre le « chasseur subtil » et le reclus de San Casciano (ainsi que Schmitt avait dénommé sa maison à Plettenberg) qui se disait aussi « Épiméthée chrétien », l’un et l’autre, « outre l’ampleur et l’extrême diversité de leurs immenses lectures qui déterminent des approches singulières, incomparables avec celles de la plupart de leurs contemporains », note Julien Hervier, se vouant une admiration mutuelle. Aussi, quand Jünger souscrit à la conception schmittienne de l’ennemi que la modernité humanitaire souhaiterait criminaliser à tout prix, c’est en tout connaissance de cause car il sait, lui, l’ancien des tranchées, que l’on peut fraterniser, même fugacement, avec l’ennemi, y compris dans l’inconfort des champs de batailles.

Si leur amitié (datant du début des années trente) ne sera pas sans orages – « à bas bruit », cependant, comme aurait dit Jünger -, Jünger fera grief à l’auteur de La Dictature d’avoir succombé, par trop facilement, aux charmes vénéneux et mystificateurs de l’hitlérisme institutionnel – Schmitt adhérera au NSDAP, en 1933. Nonobstant une certaine jalousie de Schmitt – maladroitement entretenue par Armin Mohler, le secrétaire particulier de Jünger – à l’endroit de l’auteur des Falaises de marbre, les deux hommes, au tempérament d’airain, entretiendront leurs correspondances jusqu’à ce qu’ils se revoient une ultime fois en 1978, pour le quatre-vingt-dixième anniversaire de Carl Schmitt.

On l’aura compris, cette correspondance est incontournable pour qui veut éprouver la puissance intellectuelle des deux derniers géants tutélaires du XXe siècle.

31 octobre 2020

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