Le gouvernement s’est donc plié à l’ordonnance du Conseil d’État l’enjoignant de lever l’interdiction générale des rassemblements dans les lieux de culte en publiant un décret modifiant celui du 11 mai dernier. Il ne pouvait faire autrement, mais il aurait pu traîner la patte puisqu’il avait huit jours pour le faire. D’aucuns diront que la fin du ramadan, le 23 mai soir, y est peut-être pour quelque chose. C’est possible, vu les cris d’orfraie poussés par le recteur de la grande mosquée de Paris lorsque fut évoquée par Édouard Philippe la possibilité de rouvrir les lieux de culte à partir du 29 mai (et donc après le 23 mai…). Néanmoins, le Conseil français du culte musulman a annoncé que la prière de l’aïd ne pourrait avoir lieu dimanche dans les mosquées.

Donc, pour faire simple, en respectant les gestes barrières (notamment le port du masque pour les personnes âgées de plus de onze ans, la distanciation physique), l’on peut de nouveau se rendre à l’église, au temple, à la synagogue, à la mosquée pour pratiquer publiquement le culte de sa religion. Notons qu’il aura fallu une décision de justice pour qu’un droit fondamental soit rétabli dans un pays qui se targue pourtant d’être celui de la liberté.

On aura tout entendu, dans cette affaire qui dépasse largement la seule question de la pratique cultuelle, à bien y réfléchir. Nous eûmes même un ministre de l’Intérieur, sortant de son ordre, qui nous expliqua qu’on pouvait très bien prier chez soi. Merci pour les croyants qui n’étaient sans doute pas au courant de cette faculté. Dans une cave, c’est possible, aussi ? Un ministre de la Santé s’agaça même, à l’Assemblée nationale, qu’on puisse consacrer une demi-heure à discuter sur la question des lieux de culte. Il est vrai que dans un pays où l’on enterre les gens comme des chiens…

Du côté des catholiques, c’est-à-dire de la religion la plus ancienne dans ce pays et la plus nombreuse, jusqu’à présent, la Conférence des évêques de France se confina dans un dialogue avec le gouvernement qu’un mauvais esprit voltairien aurait pu qualifier de sourds. Du reste, on aura pu constater une absence d’unanimité sur ce sujet. Par exemple, l’évêque de Carcassonne, Mgr Planet, n’écrivait-il pas, le 30 avril dernier, à ses fidèles, qu’« il s’est trouvé des voix, certaines vénérables, pour aussitôt crier à la violation de la liberté de culte ou même à la liberté religieuse. Ce n’est pas mon point de vue. » Il ajoutait même que « les consignes gouvernementales ne sont pas attentatoires mais prudentielles ». Visiblement, le Conseil d’État a vu la chose différemment. Cet évêque avalera-t-il sa mitre ? À l’opposé, Mgr Rougé, évêque de Nanterre, n’avait pas hésité à parler d’« anticléricalisme » gouvernemental.

Entre des positions si opposées, la Conférence des évêques (CEF) ne pouvait qu’accoucher de prises de position médianes, pour ne pas dire médiocres. Le pompon aura sans doute été le communiqué ayant suivi l’annonce de l’ordonnance du Conseil d’État : la CEF « prenait acte ». « Calme ta joie », a-t-on pu lire sur les réseaux sociaux. Et l’Histoire retiendra que cette décision de justice fut prise suite à la saisine d’associations de la « mouvance traditionnelle ». Des fidèles, de simples prêtres. Pas un évêque. Une amie catholique me faisait part de sa « honte ». Il est vrai qu’en France, pays de la chevalerie, on aime bien les généraux qui chargent en tête de leurs troupes. Mais il se trouvera bien de bonnes âmes pour faire le coup du glaive et du bouclier.

Cependant, ce samedi matin, nouveau communiqué de la CEF qui, cette fois-ci, « se réjouit que le décret publié ce matin […], conformément à la sentence rendue par le Conseil d’État […] redonne sa juste place à la liberté d’exercice des cultes ». Ne manque qu’un petit merci à Christophe Castaner.

Demain dimanche. « Debout ! Vains dieux, tu vas manquer la messe », chantait Brassens.

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