Là, franchement ? Ça devient lassant. « Le groupe L’Oréal a décidé de retirer les mots blanc/blanchissant, clair de tous ses produits destinés à uniformiser la peau », apprend-on, ce samedi matin, dans un communiqué publié en anglais. Autrement dit, on ne peut pas dire que ça soit le mois du blanc. On attend avec impatience un second communiqué qui précisera quels mots viendront en remplacement. Mais où cela s’arrêtera-t-il ? On imagine que les marques de lessive doivent être sur les starting-blocks, histoire de ne pas être en reste dans ce grand jeu de tabou. N’y a-t-il pas quelqu’un d’encore un peu sensé pour hurler qu’il est temps d’arrêter cette folie qui rend bête (pour ne pas dire plus) ou cette bêtise (pour ne pas dire mieux) qui rend fou ? Quand cessera donc cette hallucination collective ?

« Blanc » – je n’en savais rien jusqu’à il y a cinq minutes -, ça vient du haut allemand blanch, qui veut dire « blanc brillant » ou « blanc lumineux ». À ne pas confondre avec wiz, qui signifie « blanc mat » et qui a donné weiß, en allemand, white, en anglais. Michel Pastoureau explique cela très bien dans son ouvrage Noir, histoire d’une couleur. Toujours le haut-allemand qui distinguait swarz, « noir terne », de blach, « noir brillant » ou « noir lumineux ». En vieil anglais, ça a donné swart et blaek. Au fil du temps, le lexique s’est appauvri, ne gardant que schwarz et black pour « noir », que weiß et white pour « blanc », respectivement, en allemand et en anglais. Si vous voulez, et pour essayer de faire plaisir à l’air du temps, étymologiquement, les white seraient donc des « blancs mats ou ternes », et les black des « noirs lumineux ». C’est bien, non ?

En français, nous avons le blanc et le noir ou, si l’on préfère, le noir et blanc (comme la télé sous de Gaulle). Le mot « noir », en français – c’est plus simple -, vient du latin niger, qui signifie « noir ». Sans précision de nuance. Tout ça pour dire qu’il faut peut-être se poser cette question : faut-il carrément proscrire de notre langue les mots « blanc » et « noir ». On remplacerait par quoi ? La lecture de Pastoureau est « inspirante », comme on dit joliment aujourd’hui. Pourquoi ne pas piocher dans l’héraldique, histoire d’ennoblir tout le monde et dire « argent » pour blanc et « sable » pour noir ? « Sable » viendrait du mot « zibeline ». C’est joli, une zibeline. Mais on va encore dire que c’est toujours les mêmes qui ont l’argent. Compliqué, compliqué… On ne trouvera pas la solution ce soir.

Mais pour revenir à L’Oréal, on peut se demander si cette folle épuration lexicale n’est pas un mauvais tour de l’ironie de l’Histoire quand on la connaît un petit peu. On sait que la filiale espagnole de L’Oréal fut créée après la Seconde Guerre mondiale par Henri Deloncle, frère d’Eugène, fondateur de la Cagoule. De nombreux cagoulards furent, du reste, employés après guerre dans les filiales du groupe, par exemple un certain Jean Filiol, condamné trois fois à mort par contumace, notamment pour son implication dans le massacre d’Oradour-sur-Glane. On évoque là les années noires de la collaboration qui furent suivies de l’épuration à laquelle certains échappèrent.

Mais, au fait, et pour revenir à aujourd’hui, on se demande ce que penserait de toute cette folie, qui n’a rien de cosmétique, François Mitterrand, directeur, en 1946, du magazine féminin Votre beauté, revue consacrée aux soins du corps féminin et appartenant à Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal ?

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