Editoriaux - Politique - Social - Tribune - 22 septembre 2019

Les mille premiers jours de l’enfant : l’État-nounou, plus que jamais

Le Président aux mille idées vient d’en sortir une nouvelle de son chapeau : une commission d’experts sur les « 1.000 premiers jours » de l’enfant. Peut-être parce qu’à force d’entendre prononcer sur tous les tons les expressions intérêt de l’enfant, protection de l’enfant, droit de l’enfant… par ceux qui tiraient la sonnette d’alarme lors des consultations pour la loi Bioéthique, il a trouvé bon de montrer que, lui aussi, il s’inquiétait de l’enfant. Qui s’aviserait alors de dire le contraire ?

Responsable associatif dans le milieu de la protection de l’enfance, j’ai moi-même connaissance de trop de situations tragiques pour ne pas me réjouir a priori que le président de la République s’empare de ce drame qui ronge notre société. La mission des experts de la commission ne s’arrête, d’ailleurs, pas aux enfants gravement maltraités mais vise aussi le nombre sidérant de parents tout simplement inaptes à la fonction. À en croire le gouvernement, « un enfant sur trois est aujourd’hui mal parti » et « un parent sur deux déclare ne pas s’en pas s’en sortir pour élever son jeune enfant ».

La fibre paternelle et l’instinct maternel sont renvoyés au rayon des vieilles lunes et il est temps que l’État-nounou se substitue à eux. C’est là que le bât blesse.

Ne nous réjouissons donc pas trop vite. La mission de la commission n’est pas d’analyser d’abord les causes (les familles éclatées, l’explosion de la pornographie, l’absence du père, la précarité, l’abandon de tous repères, l’échec de l’école, le travail en quelque sorte forcé des femmes, l’individualisme, etc.) Non. Avant même d’établir le diagnostic, on administrera le remède de cheval : prenant modèle sur la Finlande et encouragés par l’OMS, des bataillons bien armés (idéologiquement) iront visiter les familles « à domicile pour détecter les problèmes familiaux ». On subordonnera sans doute le versement d’allocations à la participation des nouveaux parents à « une quinzaine de rendez-vous »« il sera question de nutrition, d’allaitement, des enfants face aux écrans, du burn-out parental, de la vaccination » mais aussi (on n’y échappe pas) « des violences environnementales » et (le meilleur) : « de la place du père ». N’est-il pas formidable de mettre la place du père au rang des choses essentielles au bon développement de l’enfant et, en même temps, de faire voter aux forceps une loi consacrant son effacement ?

Comment vouloir conforter les parents dans leur rôle et, en même temps, pousser la femme hors de chez elle et la persuader que d’autres s’occuperont mieux qu’elle de leurs enfants. Ainsi, justifiant la promesse de se pencher sur les congés parentaux et le fonctionnement des modes de garde, le projet souligne que « 25 % de ceux qui assurent eux-mêmes la garde de leur enfant ne le font pas par choix ». On devine aisément dans quel sens iront les mesures. Rien n’est dit pour encourager les 75 % qui le font par choix, et on ne s’intéresse pas non plus au pourcentage de celles qui sont contraintes de prendre un emploi alors qu’elles préféreraient élever elles-mêmes leurs enfants. Rappelons ces chiffres éloquents publiés par l’INSEE en 2017 : 29 % des femmes pensent qu’« être femme au foyer donne autant de satisfaction qu’un emploi rémunéré » (seulement 48 % ne sont pas d’accord); et pour 31 % des femmes entre 30 et 50 ans et 34 % de l’ensemble des femmes : « Tout bien pesé, quand la femme travaille à plein temps, la vie de famille en souffre. »

Mais voilà, l’enfant doit apprendre à se passer de sa famille. « L’enjeu », dit Boris Cyrulnik, le pédopsychiatre nommé à la tête de la commission, « c’est l’épanouissement individuel dans une société plus égalitaire ». Passons sur la « société plus égalitaire », qui est déjà tout un programme, mais l’épanouissement de chacun va mal, accolé au mot individuel. L’enfant trouve son épanouissement dans sa famille. Et si la famille va bien, l’enfant a de bonnes chances d’aller bien. Boris Cyrulnik, à part sa petite phrase probablement de commande, est en principe un excellent pédochsychiatre et il sait cela. Espérons qu’il ne servira pas seulement d’alibi pour donner des lettres de noblesse à la commission mais qu’il sera toujours un aussi courageux défenseur des enfants que lorsqu’il ravalait la théorie du genre au rang d’idéologie : « Cette haine de la différence est celle des pervers », avait-il affirmé.

La protection de l’enfance est la plus noble des causes et il y a urgence. Pour les enfants en danger dans des familles qui ne parviennent pas à assumer leur rôle, il y a déjà les services de l’aide sociale à l’enfance et de nombreuses associations dédiées et labellisées qui vont dans ces familles et s’efforcent de les guider et conseiller autant que nécessaire. Peut-être faut-il intensifier cette action, voire augmenter un peu les budgets qui sont pourtant déjà une lourde charge pour les départements, mais pourquoi faudrait-il étendre cette assistance à tous les parents, si ce n’est pour justifier une intrusion totalitaire, qui n’est pas nouvelle, dans la vie des familles.

On aimerait plutôt que l’enfant soit protégé non pas seulement à partir du 4e mois de grossesse mais dès sa conception. On aimerait que tout soit fait pour qu’il puisse s’épanouir entre son père et sa mère, dans une famille aimante et stable. À l’inverse, les politiques publiques des dernières décennies ont décidé qu’elles voulaient aider l’enfant, mais en tuant la famille. Cela donne naissance à un État-Moloch qui dévore ses enfants en se les appropriant.

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