Editoriaux - Fiction - 24 juillet 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (7)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

La foule d’hommes se pressait à présent autour des tables à tréteaux couverts de mets et de plats de viande. Il était inimaginable que les deux sexes soient mélangés dans la foule. Cela afin d’éviter les contacts impurs. Les hommes mangeaient et les femmes attendaient patiemment les restes. Certaines ne mangeront pas et se contenteront d’embarquer un maximum de nourriture dans les sacs plastique qui apparaissaient comme par magie sous les vêtements.

Fadi avait raccompagné Tarek jusque chez lui. Pendant plusieurs minutes, ils avaient cheminé en silence parmi les routes désertes. Sans se concerter, ils étaient passés devant le métro sans y descendre. Chez les Saïf, on n’était pas à l’aise avec les souterrains. Une légère phobie qu’ils tenaient de leur père. Il avait coutume de répéter que les Saïf étaient fait pour la lumière et non pour les conduits troglodytes. Tarek et Fadi avaient hérité de cela. À égalité.

Ce fut Tarek qui rompit le silence :
– Tu as assisté à tout ?
– Oui. Depuis la première jusqu’à la dernière exécution.
– C’est bizarre. Au début j’étais très fier que vous soyez tous là. Mais au moment où j’ai tranché la gorge de ce chien, j’ai soudainement souhaité être seul.
Fadi avait noté la violence avec laquelle il avait appuyé sur le mot chien, comme s’il voulait cracher sa haine, ou bien cacher autre chose.
– T’en penses quoi ?
Tarek haussa les épaules.
– J’étais trop concentré pour y réfléchir. Mais j’ai été surpris. J’ai hésité, d’ailleurs, vous ne l’avez pas vu ?
– Rien du tout, répliqua son cadet, tu as dû hésiter une fraction de seconde.
– J’ai pourtant eu l’impression que ça avait duré des siècles… Mais je me suis efforcé de le faire rapidement. Je ne voulais pas d’une boucherie inutile.
Fadi haussa un sourcil :
– Parce que deux cents types égorgés sur une estrade, ça ressemblait à autre chose qu’à une boucherie ?
Tarek décela une pointe d’amertume et d’ironie dans la voix de Fadi. Peut-être davantage.
– Non, mon frère, dans une boucherie, le sacrificateur n’a pas devant lui des milliers de bouches hurlantes et les oreilles étourdies d’insultes immondes. Dans une boucherie, on égorge des moutons, des agneaux, et non des hommes.

Fadi ne répondit rien, il n’osait dire que c’était exactement ce à quoi ils avaient ressemblé. Des moutons apeurés, certains résignés, d’autres en proie à l’effroi en voyant leurs congénères passer sous le couteau. C’était aussi ce à quoi ressemblait l’homme que Tarek avait égorgé… Ou plutôt un agneau qui ne comprenait pas ce qui se déroulait sous ses yeux. Ou qui ne le comprenait que trop bien.

Tarek regardait son petit frère à la dérobée. Il se demandait souvent quelles tortueuses pensées pouvaient agiter son cerveau. Quel démon le titillait ainsi. Il avait toujours su que Fadi était de loin le plus intelligent de la famille. Dans leur jeunesse, lui, Tarek, avait toujours été le fort, le beau, le fonceur et le beau parleur. Il avait toujours eu conscience du magnétisme qu’il exerçait sur les autres. Il en retirait une confiance qui ne le quittait jamais. Capable de juger un homme sur ses qualités, de faire parler les réticents et de briser les volontés qui lui barraient la route. Mais ce petit frère le déroutait et parfois l’impressionnait.

Intelligent mais surtout sensible, voilà ce qu’était Fadi pour lui. Son regard trahissait trop souvent un appel de détresse. Leur père ne comprenait pas pourquoi son cadet perdait son temps en répétiteur dans une école alors qu’il rêvait d’en faire un imam, un docteur. Il nourrissait, à l’époque, le secret espoir de le voir rentrer dans l’Assemblée des Sages qui régissait le Califat en écrivant les Lois. Au lieu de cela, il se résignait à voir Fadi traîner sa carcasse dans des endroits sous-qualifiés. Il avait fini par le considérer comme un marginal ; intelligent et attentionné, mais un peu paumé. Mais Tarek soupçonnait qu’en son frère se cachait une force incroyable. Quelque chose dont même Fadi n’avait pas conscience. Comme une bête tapie dans l’âme de son frère. Une bête puissante et sans doute un peu effrayante.

Il savait que Fadi faisait régulièrement le mur pendant le couvre-feu. Il ne lui en avait jamais parlé mais cela le rassurait de voir son frère chercher le risque. Il lui était plaisant de voir chez lui une quête d’adrénaline. Cela le rapprochait de lui. Tarek aussi avait fait le mur à l’époque. Que ce soit pour retrouver ses amis ou pour de naïfs rencards qui foiraient toujours.

– Petit frère, j’ai pas mal parlé avec le père, il y a quelques jours, dit-il avec l’air le plus sérieux possible. Il s’inquiète un peu pour toi.
– Il s’inquiète ? Fadi eut un petit rire triste. Je sais et laisse-moi deviner ce qu’il t’a dit : « On ne sait pas ce qu’il veut, il est spécial. Il gâche son potentiel. »
– Ouais, un truc comme ça. Il dit que tu es un peu étrange, ces derniers temps. Que tu passes des heures enfermé dans ta chambre. Ahmed m’a dit qu’il te voyait de moins en moins.
– Et alors ? Ça devrait le rassurer, Bilal. C’était ce qu’il voulait, non ? À la hauteur de mes capacités et de ses ambitions.
– Tu veux dire que tu bosses ? Tu veux devenir imam ?
Le visage de Tarek s’éclaira.
– Pourquoi pas ? Qu’est-ce que ça peut bien te foutre ?
– Merde, Fadi, tu fais chier. Je veux juste savoir comment tu vas et ce que tu veux faire. Je ne t’agresse pas.
– Bien sûr que si. Tu viens m’emmerder à me poser des questions auxquelles tu sais pertinemment que je ne pourrai pas répondre. Tu crois quoi, que je vais te dérouler un plan de carrière ? Je ne suis pas celui que notre père rêve. Je ne suis pas toi. Je ne suis que moi !

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