Editoriaux - Fiction - 22 juillet 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (5)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Fadi eut un léger haussement d’épaule. Quoi de neuf ? Rien du tout, en fin de compte, son travail à l’école coranique n’apportait aucune anecdote particulière et n’entraînait chez lui aucune passion. Le poste de répétiteur avait cela de commode qu’il ne demandait aucune autre qualification que de savoir lire. Pour le reste, pas question de lui raconter ses déambulations nocturnes. Du moins plus depuis que la carrière de son aîné l’obligerait à le sermonner, voire à le faire interroger. Comme à chaque fois que Tarek posait ce genre de question, Fadi la retourna à l’envoyeur.

Son aîné eut un sourire modeste.

On continue de traquer les rebelles mais ce n’est pas trop dangereux. On sent qu’ils ne sont ni préparés ni entraînés. Mais ils sont déterminés. C’est un peu comme des enfants qui jettent des pierres sur une vitrine. Ils te tirent dessus et partent en courant. Et ils visent très mal.

– Quand même, il paraît que vous avez eu des pertes…

Tarek se rembrunit légèrement.

– Oui, on a perdu trois frères en dix jours. Mais nous les avons vengés comme il se doit. Près de cent d’entre eux ont déjà été tués, sans compter les dizaines de prisonniers qui attendent leur sentence.

– Je ne comprends pas, répliqua Fadi, ils savent qu’ils n’ont aucune chance. Pourquoi ne se convertissent-il pas ?

– Parce qu’ils sont pervertis par de mauvais hommes qui leur mentent sur la divinité d’Allah.

Tarek et Fadi se retournèrent. Bilal Saïf venait d’entrer dans la pièce. Sa longue barbe noire et grise soigneusement peignée tombait devant sa djellaba blanche. Ses yeux bleus, ceux dont Fadi avaient hérité, étaient empreints d’une grande sagesse mais aussi de sévérité.

Aussitôt, Tarek se leva, imité par son frère.

– Les infidèles s’arment contre nous parce qu’ils n’ont pas encore extirpé le Diable qui agit à travers eux, continua Bilal d’un ton sentencieux. Ne vous y trompez, pas mes enfants, c’est le Sheitan que vous affrontez. Il se sait vaincu d’avance mais livre là son ultime combat.

Il était hors de question de le contredire là-dessus. Lorsque Bilal tenait ses habituels discours sentencieux qui lui tenaient lieu de conversation, les deux frères n’avaient pas intérêt à l’interrompre. Tarek le savait mieux que quiconque et donna une bourrade à son frère qui allait répliquer. Bilal Saïf était très respecté dans la communauté. Il pratiquait les cinq piliers de l’islam et sa table était toujours ouverte aux dans le besoin. Il jouissait d’une grande autorité morale, entre autres parce qu’il répugnait à faire de la politique. Il savait que même régis par le Coran, la loi et le pouvoir étaient soumis à la faillibilité humaine et rien n’aurait pu corrompre sa foi. Descendant d’une famille qui n’avait pas toujours été musulmane, et loin s’en faut, il avait toujours grandi avec la nécessité d’en faire davantage que les autres pour prouver son appartenance à la communauté. Un rigorisme qu’il a inculqué à ses deux fils. Avec plus ou moins de succès.

– Tu as sans doute raison, répondit Tarek, mais ils ne se battent pas comme des désespérés, c’est bien ça, le problème. Les rares que nous avons pris vivants affichent une grande sérénité. C’est ce que je disais à Fadi avant que tu n’arrives. Ils se battent comme des petites racailles qui s’enfuiraient après avoir cassé un carreau. Sauf qu’ils sont armés. Comme s’ils testaient notre patience.

– Il y a trop longtemps que nous les laissons croupir dans leurs taudis, répliqua Bilal. Leur existence même est une insulte faite à Dieu et aux croyants.

– Justement ! Pourquoi se battent-ils ? s’entêta Fadi, s’ils n’ont aucun espoir, pourquoi ne déposent-ils pas les armes et ne se convertissent-ils pas ?

– On ne peut sonder les cœurs et les âmes, répondit son frère, mais tu sais, je ne crois pas qu’ils soient désespérés. C’est bien pour cela qu’ils ne se lassent pas, et c’est aussi cela que je ne comprends pas.

– Tu es jeune, Fadi, renchérit son père. Contentons-nous de montrer l’exemple, c’est là le seul moyen de convaincre ceux qui sont dans l’erreur. Leur laisser une chance avant que le bras vengeur d’Allah ne s’abatte sur eux. Et c’est par de braves comme ton frère que le glaive divin sera brandi.

Mais toi aussi, tu agis pour la vérité en aidant nos jeunes à devenir des hommes et éclairer pour eux le sentier droit. Nous avons tous notre place à tenir pour que cette société si jeune puisse prospérer. Dehors, le Russe et ses chiens attendent la moindre hésitation de notre bras pour avancer. Ils guettent la moindre faille pour y glisser un poignard. Nous ne pouvons permettre que cette lèpre nous affaiblisse.

Fadi ne répondit rien. Son père était encore très marqué par les récits terrifiants de son grand-père. Le vieux Saïf avait connu la guerre atroce et la période de la Grande Conversion, précisément lorsque l’immense majorité des Français avait embrassé la foi mahométane. Laissant son père et son frère disserter sur le meilleur moyen de mater la rébellion, il repensa soudainement à l’ermite dans sa cave. Avec tous ces livres, il saurait sans doute répondre aux multiples questions qui l’assaillaient. Au nom de quoi se battaient-ils ? Au nom de l’ancien monde ? Celui des ténèbres ? Il s’était toujours demandé pourquoi cette période n’était jamais étudiée. Si cette société était parfaite, pourquoi ne pas s’en convaincre en étudiant la précédente ? De la Préhistoire, il ne savait pas grand-chose. Ceux qui avaient accès au passé en gardaient jalousement l’entrée. Comme s’ils protégeaient quelque chose. Il avait longuement interrogé les savants et les docteurs de l’école.

Ils étaient catégoriques : Allah a permis que nous jetions la bête aux oubliettes, il serait fâché que nous lui permettions de remonter à la surface.

Au moins, le vieil ermite devait en connaître un rayon sur le sujet, se dit-il. Ce fut à ce moment précis qu’il prit la résolution de retourner voir Jean, mais celui-ci avait été très explicite : il fallait qu’il lise le livre. Il réessaierait ce soir. Il avait enfin quelque chose que son père et son frère ne possédaient pas. Une clef qui lui permettrait d’accéder à une connaissance que peu, en ce monde pourraient se targuer d’avoir.

Tarek et Yasmina partis, il se retira dans sa chambre, prétextant des cours à réviser, et plongea sous son lit pour y extirper le cadeau de Jean. Attrapant un recueil d’enseignements islamistes, il en arracha la couverture et la fixa sur l’écrit hérétique afin de donner à l’œuvre mécréante l’apparence d’un livre licite. Satisfait du résultat, il se mit à lire.

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