Editoriaux - Fiction - 22 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (32)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

Chapitre XIII

 

Arrivé dans son bureau, Tarek s’enferma à clef et ordonna qu’on ne le dérange pas pendant une heure. Il disposait de très peu de temps avant que les autorités ne demandent des comptes. Il lui fallait des résultats. Il éplucha méthodiquement chacun des documents qu’ils avaient embarqués de la cave. Des feuilles, des chiffres et des notes. Un charabia pompeux. Aucune donnée politique. Des vers à demi effacés par l’humidité. Rien de sérieux.

Feuilletant les quelques livres ramassés rapidement dans le repaire du fou, il était dubitatif. C’est pour cela que le vieux était mort. Au bout de quelques minutes, il se sentit gagné par la fatigue. Il était à peine onze heures. Trois s’étaient écoulées depuis le premier sang. Les récents événements remontaient par vague. On avait essayé de le tuer. Cela n’était pas une nouveauté en soi. Dans le feu du combat, il ne comptait plus les balles sifflant à ses oreilles et les regards haineux et apeurés de l’ennemi. Mais là, ce n’était pas la même chose. On n’avait pas tenté de tuer le soldat mais l’homme. Il avait visiblement fait partie d’une liste de cibles, du moins c’était l’impression qu’il avait. Ce n’était pas l’œuvre de terroristes frappant au hasard. Pourquoi lui ? Il n’était ni un haut gradé ni un prêcheur zélé, et puis, pourquoi Arbini et l’autre professeur ? Cette guerre prenait un tournant déstabilisant. Combattre un ennemi qui ne portait pas d’uniforme était déjà peu aisé. Il affrontait à présent des vieillards à moitié fous veillant sur des livres au cœur même de leurs quartiers. Combien vivaient encore ainsi, à quel point les kouffars les avaient-ils noyautés ? Il avait tenté de joindre le bureau central des renseignements. On travaille, frère, nous te tenons au courant, lui avait-on répondu. Identifier les tués et les tueurs, créer des liens logiques. Ils perdaient du temps et Tarek enrageait. Et Ahmed qui ne donnait aucune nouvelle ! Sa filature était leur unique piste concrète, la ligne à laquelle il s’accrochait désespérément pour se maintenir hors de l’eau. On frappa à la porte, c’était Jamal :
– Les Renseignements ont livré leurs premiers rapports. J’ai croisé un de leurs agents à l’instant. Les deux chiens qui ont essayé de t’abattre sont inscrits dans le Ghetto. Ils ont déjà pris part à des embuscades mineures.
– Ouais, grogna Tarek, des seconds couteaux…
Jamal haussa un sourcil :
– Je préfère cela à des commandos russes. Au moins, ça veut dire que nos frontières servent à quelque chose.
– Tu as raison. Autre chose ?
– Oui. Jamal sourit. Le type qu’Ahmed est en train de suivre, nos services le connaissent bien. Ils le soupçonnent de faire partie des chefs. Mais évidemment, aucune adresse et aucune donnée solide. Si c’était le cas, il aurait déjà eu un couteau collé quelque part. Si Ahmed parvient à le filer jusque chez lui, on pourra le stopper.
– Je m’en doutais. On en est là, alors…
– C’est ce que Fatah redoutait. À force d’être timorés, il fallait bien qu’ils frappent fort. Au fait, j’ai croisé ton père aux abords de l’école, il était très inquiet pour Fadi et toi. Je l’ai rassuré comme j’ai pu. Tout ce que je pouvais lui dire, c’était que tu étais vivant et que Fadi ne figurait pas parmi les morts.
– Ça a dû le rassurer. Pendant une seconde, j’ai eu peur de tomber sur le cadavre de Fadi, tout à l’heure. Je n’aurais jamais plus osé affronter le regard de ma mère.
Jamal hocha gravement la tête.
– Oui, les mères peuvent s’avérer bien plus redoutables qu’une armée entière. Je lui ai également appris pour Arbini. Sinon, les hommes m’ont appris que tu en avais exécuté un autre…
Tarek approuva, l’air absent. Jamal haussa les sourcils, l’air surpris.
– Il n’avait aucune information ?
– Non. Il s’obstinait à ne rien dire. Je l’ai fait mettre à mort car il collectionnait des livres interdits et avait visiblement des liens avec les rebelles.
– Rien de plus ? C’est étrange, chef, soit il était coupable, soit il ne l’était pas. Si c’était le cas, il aurait eu des choses à raconter…
– C’est moi le chef, justement !

Tarek avait presque crié, son second le regardait avec stupeur. Puis il baissa les yeux. Tarek se reprit et précisa :
– Je le sais, mon frère. Mais c’était curieux, comme impression. J’avais le sentiment bizarre que le tuer était la seule option que j’avais. L’homme et le lieu qu’il habitait devaient disparaître et cela n’avait rien à voir avec les livres. Quelque chose d’autre… Comme si je ressentais une menace cachée…
Devant l’air dubitatif de Jamal, il embraya précipitamment :
– Et crois-moi, je connais ce genre d’hommes. Il était sénile et à moitié fou. Il n’aurait rien dit.
Il sortit la photo de Sybille de sa poche.
– Elle, en revanche, c’est autre chose. Diffuse son portrait, il nous la faut. Et puis, c’est une femme. Elle sera sans doute plus impressionnable.

Jamal détournait légèrement les yeux, ce qui amusa Tarek. Le brave soldat était très religieux et regarder une photo de femme était un acte impur. Mais il n’avait pas le cœur à plaisanter. Jamal avait raison, au fond, l’exécution du vieux fou n’était pas obligatoire dans l’immédiat. Il aurait pu l’emprisonner, le faire parler. Mais Tarek était convaincu qu’il n’aurait jamais desserré les lèvres. Il se méfiait des illuminés car ils ne raisonnent pas comme les êtres normaux. On peut difficilement les menacer physiquement, ils ne s’attachent à aucun repère terrestre ni à un quelconque lien matériel. Même la destruction de ses livres ne l’avait pas ébranlé. S’ils avaient pu capturer la fille, il aurait sans doute été plus loquace. Jamal ne répondait rien. Il n’était pas dans ses habitudes de contester les décisions d’un supérieur, et encore moins celles de Tarek.

Tout à leurs réflexions, ils entendirent à peine la sentinelle frapper à la porte. Ce fut Jamal qui lui ouvrit. Elle était suivie par deux types à l’air patibulaire. Grands, barbus et terribles, le costume vert et noir qu’ils portaient ne laissaient aucun doute quant à leur appartenance. Tarek bondit de sa chaise. Deux membres de la garde personnelle du Vizir Yacine II se trouvaient dans son bureau. L’un des deux colosses s’avança vers lui.

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