Justice - Santé - Société - 21 mai 2019

Le drame Vincent Lambert et le paradoxe de la foi

C’est terrible, cette affaire Lambert. Une torture sans fin pour la famille qui se déchire depuis une décennie et un véritable drame pour notre société qui se trouve constamment sommée de prendre parti « pour ou contre ».

Je ne suis pas médecin et je n’ai, bien évidemment, rien à dire sur ce volet de l’histoire. Toutefois, j’ose croire que, depuis six ans que les experts se penchent sur le cas de ce malheureux homme, on a fait le tour de la question.

En revanche, en tant que citoyenne bombardée (agressée, même) à longueur d’antenne par les prises de parole des différentes parties, j’estime être autorisée, moi aussi, à m’exprimer. Le dernier rebondissement, ce mardi matin, est même, j’ose le dire, devenu dans la bouche des avocats d’une totale obscénité : comment Me Paillot ose-t-il parler de « remontada » ? Et qu’est-ce que les cris de cette foule qui paraît saluer, elle aussi, l’issue heureuse d’un match de foot ?

Il y a longtemps, me semble-t-il, que la raison et plus encore la décence ont déserté ce dossier qui aurait dû demeurer dans l’intimité d’une famille et non pas être jeté en pâture à l’opinion publique. C’est devenu un chantage émotionnel quotidien et – pauvres gens ! – une instrumentalisation éhontée de la famille à des fins politiques, jusqu’à cette demande totalement déplacée : en appeler au chef de l’État !

Lundi matin, sur RTL, Élisabeth Martichoux recevait Jordan Bardella, tête de liste RN. Elle n’avait qu’une idée en tête : le contraindre à se prononcer sur le cas Vincent Lambert, et si possible le faire sortir des rails de la convenance, piège dans lequel il a fini par tomber. À la question de savoir quelle parole doit primer, celle d’une mère qui le demeure jusqu’à son dernier jour ou celle d’une épouse qui a été choisie, Bardella, acculé, a opté pour la mère. Figure de la Pietà, Mater dolorosa, femme omniprésente dans ce drame auprès d’un époux muet qui semble terrassé par la douleur.

La seule parole apaisée entendue dans ces jours où tout se joue est celle de Marie de Hennezel. Celle qui a accompagné tant de mourants disait qu’au-delà du cas médical de cet homme, celui de ses parents, et surtout de cette mère, était à considérer. Parce que cette femme, à l’évidence, avait besoin d’être accompagnée sur un chemin toujours impossible pour elle, à savoir « laisser un jour partir son fils ».

C’est la raison pour laquelle j’ose ce titre, « le paradoxe de la foi ».

Car on nous le dit et on nous le répète jusqu’à la caricature, il s’agit là du combat pour la vie mené par des chrétiens, des “catholiques ultras”. Et dans le manichéisme ambiant, il faut une fois de plus abolir toute nuance.

« Laisser partir » un être aimé, c’est terrible. Terrible pour ceux qui restent. Il va falloir affronter l’absence, le manque. Supporter d’être confronté quotidiennement à ce vide sidéral et, c’est vrai, on peut se dire parfois « n’importe quoi mais pas ça ». Pitié, mon Dieu, laissez-le moi encore un peu !

Est-ce cela, la vie, un corps inerte où brille à peine une petite étincelle ? Que cherche-t-on alors à préserver : celui qui gît là ou soi-même ?

Paradoxe parce que la foi, si elle est réelle, suppose qu’on espère en l’au-delà. Si l’on croit vraiment, alors on sait qu’on ne se quitte pas. On « laisse partir », c’est bien le mot ; l’ultime geste d’amour consiste alors à accepter d’ouvrir les bras pour que l’autre s’envole.

Plus loin que le cas personnel de ce garçon dont on fait jour après jour un martyr, cette histoire dit la folie de notre époque qui ne sait plus, ne veut plus, affronter la mort : soit elle la fuit en la donnant, soit elle la refuse.

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