Tiens, c’est les , si on jouait au scrabble ! Allez, c’est parti. Le premier joueur commence très fort. D’emblée, il pose ses sept lettres : g, r, i, l, l, o, n. “Grillon”. C’est joli, “Grillon”. Scrabble ! Avec les lettres et le mot qui comptent double, le bonus : 68 points dans la vue. Va falloir s’accrocher ! À moi. Pas terrible, mon jeu. Ah si, une idée. En petit joueur, je pose devant ce gentil “Grillon” deux petites malheureuses lettres, un point chacune : n, e. Ce qui fait “Négrillon”. Mot compte triple : trente points, ramassés sans se fatiguer, tel un horrible exploiteur. Mais c’est le jeu !

Et là, l’assemblée est prise comme d’un doute. Mot valide ou pas ? Nous sommes quatre autour de la table, plus ceux qui font autre chose en tapotant sur leur téléphone portable : ça frôle la réunion publique. On ne peut pas dire, et encore moins écrire, n’importe quoi, même avec les pièces du Scrabble. Vite, un dictionnaire. Le vieux Petit Larousse illustré de 1974 du temps de Giscard qui traîne sur une étagère (le dico, pas Giscard) : “Négrillon, onne n. Petit nègre, petite négresse”. Si l’on va, alors, au mot “nègre”, le Larousse donne cette définition qui franchit aujourd’hui les portes du tribunal, voire des geôles : “Personne appartenant à la race noire…” Avec, cependant, cette remarque : “Le mot nègre ayant pris un sens péjoratif, on le remplace par Noir.” Un deuxième dico n’étant pas de trop dans ces circonstances, on déniche un Petit Larousse plus récent – celui de 2003, sous Chirac, le fana des arts premiers – qui nous dit que le mot “Négrillon” est “vieilli ou péjoratif”. Il nous apprend aussi que ce nom peut désigner un “enfant de race blanche très brun de teint”. Là aussi, il va y avoir du boulot pour virer les mots tabous. C’est bien gentil, toutes ces digressions lexicales, mais moi, vieilli, péjoratif ou tout ce que vous voulez, je revendique mon “Négrillon”, et surtout ses trente points. C’est dans le dico. Point barre.

Visiblement, le caractère vieilli et péjoratif du mot “Négrillon”, mais qui plus est raciste, avait échappé jusqu’à maintenant à une entreprise familiale de torréfaction de café à Saint-Étienne, dans la Loire, la maison Chapuis, qui commercialisait benoîtement depuis… 1945 un café sous l’étiquette “Au Négrillon”. Informé par des “lanceurs d’alerte” – à une époque ancienne, on disait autrement -, Ghislain Vedeux, président du Conseil représentatif des associations noires (le fameux CRAN), s’est insurgé comme il se doit : “Le terme “négrillon” a été forgé dans le contexte de l’ colonial, crime contre l’humanité. Fabriquer et commercialiser ce produit sous cette appellation est tout à fait inacceptable.” C’est sans appel. Et le CRAN vient d’obtenir qu’Auchan et Casino retirent ce produit de leur vente. Il a également obtenu que le fabricant, qui, au passage, a subi des “déferlements d’injures” depuis deux jours, nous révèle Le Progrès, arrête le produit “Au Négrillon”. Dans une lettre, la Chapuis s’est d’ailleurs engagée à “travailler sur les discriminations en collaboration avec le CRAN”. Ce qui permet à ladite association de titrer crânement sur son site : “Le CRAN obtient réparation.”

“Un jour, le Maître ramena une branche de tamarin dépourvue de feuilles et l’accrocha au-dessus du tableau. Qui dérapait avec un mot créole, une tournure vagabonde, se voyait redevable d’un cinglement des jambes. La liane se mit à peser sur les consciences. Le négrillon en fut plus que jamais ababa-mustapha.” Tiré de Une enfance créole, de Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992. Dans ce roman autobiographique, le narrateur-auteur se surnomme ainsi : “Le négrillon”. On aurait pu conserver la marque en à cet écrivain antillais, non ?

En attendant, terminons la partie de Scrabble. Qui veut un petit noir ? Serré.

22 août 2018

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