Editoriaux - Société - Technologie - 12 février 2020

La réalité virtuelle pour faire revivre nos morts ?

À l’heure où coulent les premiers pixels sur mon écran, la vidéo a été vue presque 11 millions de fois sur YouTube. Elle montre une expérience de . Une mère, dont la fille de presque sept ans est décédée quatre ans plus tôt, est équipée d’un casque et de gants spéciaux, tout est connecté et elle perçoit une fillette ressemblant à sa fille, qui bouge, qui lui parle et répond à son nom. Elle caresse le vide avec la même tendresse, la même douceur que celle d’une mère pour son enfant. Le gâteau d’anniversaire est là. L’émotion est palpable, chez la mère, dans le « dialogue » entre mère et fille, et même chez les techniciens qui assistent à l’expérience.

S’il est une échelle dans la douleur, perdre son enfant est sans aucun doute la graduation la plus haute. Ce n’est qu’un lieu commun, un poncif, même s’il existe des mères qui tuent leurs enfants, comme un sinistre fait divers nous le rappelle. Alors, comme la douleur d’une mère, c’est sacré, c’est sans doute marcher sur des œufs que de critiquer trop ouvertement. Tant pis pour l’omelette, même si elle est battue de façon brouillonne, comme un pied.

Le technophile applaudira la prouesse de réalité virtuelle avec, sans doute, un peu d’intelligence artificielle dedans. Oui, bravo aux ingénieurs et aux techniciens qui ont pu leurrer la mère, grâce aux techniques utilisées. Mais ni leurrer ni tromper ne sont des mots qui conviennent : la malice est sans doute absente de cette expérience. Certes, le cynique verra que sont actionnées des ficelles émotionnelles grosses comme des cordes de marine d’un très respectable diamètre.

Ce que nous dit cette expérience fait cependant froid dans le dos. Les outils qui se développent vont progresser encore et encore en réalisme, devenir de plus en plus adaptables à ce qu’ils perçoivent de nous, et qui sait si, dans le futur, un homme ne trouvera pas plus de satisfaction à interagir avec des virtuels qu’avec des semblables. C’est un peu ce que l’on perçoit de la relation entre K., réplicant, et Joy, hologramme, dans Blade Runner 2049. Est-ce un choix conscient de notre société de privilégier une relation homme – machine à une relation homme – homme ? Les probabilités d’échecs pourraient être minimisées, voire peut-être réduites à zéro avec des machines de plus en plus sophistiquées. Mais est-ce encore vivre que vivre sans être exposé au risque ?

Le projet transhumaniste est, bien sûr, sous-jacent, dans ces expériences. Demain, les humains modifiés avec des cartes électroniques et des processeurs implantés directement dans le cerveau pourraient s’affranchir de ces casques et de ces gants encore nécessaires pour créer la sensation. L’outil d’asservissement prégnant dans ces technologies est tellement évident. L’émotion suscitée artificiellement donne les clefs de contrôle de l’individu.

La fuite du temps est, de loin, le meilleur sujet d’inspiration des poètes. Les photos de mes parents qui sont accrochées au mur au-dessus de mon bureau, quand je les regarde, me font un rappel, comme une sorte de reproche que l’on s’adresse à soi-même, de tout ce que nous ne nous sommes pas dit quand il en était encore temps. Il faut se résigner à vivre avec, faire son deuil.

Le catholique que je tente d’être au quotidien a seulement envie de marteler un mot, un verbe : incarner. Nous sommes faits de chair, par essence mortelle, limitée, finie. Les cloches de nos églises nous rappellent trois fois par jour, avec l’angélus, que notre Dieu s’est fait chair comme nous pour nous sauver. Fuir cette chair, la prolonger, la modifier par tous les moyens parce que nous considérerions que ses limites, sa finitude sont insupportables, c’est l’orgueil démesuré du projet transhumaniste. Comme le fruit de l’arbre de la connaissance, il est très séduisant. Les Américains ont une expression, certes vulgaire, mais éloquente pour décrire ce qui se passe quand on croque le fruit : This is when the shit hits the fan*.

*NDLR : « La m… tombe sur le ventilo. »

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