Editoriaux - Education - 12 février 2020

Le « grand oral » au baccalauréat : un copier-coller de celui de Sciences Po ?

On ne connaissait pas encore grand-chose du « grand oral » qui doit couronner, pour les voies générales et technologiques, les épreuves du nouveau baccalauréat, à partir de juin 2021. L’AEF, agence d’informations spécialisées, a dévoilé le contenu de deux notes de service qui doivent être publiées, ce jeudi, au Bulletin officiel de l’Éducation nationale. Les élèves vont donc savoir à quelle sauce ils seront mangés et les professeurs pourront commencer à les préparer à cette épreuve d’un nouveau genre.

D’un nouveau genre ? Pas vraiment ! Cette épreuve est inspirée du « grand oral » présent dans certaines grandes écoles, comme Sciences Po. Pas étonnant, puisqu’il a été suggéré par Pierre Mathiot, directeur de l’Institut d’études politiques de Lille, qui s’était vu confier une mission de réforme du baccalauréat et du lycée. D’autre part, Cyril Deray, professeur d’art oratoire à Sciences Po Paris, a remis au ministre, le 24 juin 2019, un rapport au titre alléchant : « Faire du grand oral un levier de l’égalité des chances ». C’est donc Sciences Po qui a porté sur les fonts baptismaux ce « grand oral », le ministère se contentant de quelques retouches.

Le bon sens voudrait qu’on fît une différence entre un étudiant de Sciences Po, qui passe cette épreuve en 5e année, et un lycéen ordinaire. Mais qu’à cela ne tienne ! Le déroulement du « grand oral » est calqué sur celui de Sciences Po : il suffit de taper « le grand oral de Sciences Po » sur votre serveur pour vous en convaincre. Le « grand oral » du baccalauréat durera 20 minutes avec, au préalable, 20 minutes de préparation. Il se déroulera en trois temps : 5 minutes de présentation d’une des deux questions que le candidat aura élaborées au cours de l’année, en lien avec ses deux spécialités, 10 minutes d’échange sur le sujet et les spécialités, 5 minutes sur le projet d’orientation du candidat.

Cela ne manque pas d’ambition, mais l’on s’interroge sur la possibilité, pour un élève, de présenter sérieusement son sujet en 5 minutes, debout et sans notes. Il pourra même parler en langue étrangère s’il a choisi une spécialité langues, littératures et cultures étrangères et régionales ! Le jury, composé de deux professeurs de disciplines différentes, doit évaluer sa capacité « à conduire et exprimer une réflexion personnelle témoignant de sa curiosité intellectuelle et de son aptitude à exprimer ses motivations ». Expliquer « en quoi la question traitée éclaire son projet de poursuite d’études, voire son projet professionnel », justifier notamment « la manière dont il souhaite le mener après le baccalauréat » est censé éclairer le jury. C’est oublier que la plupart des candidats, via Parcoursup, connaîtront leur affectation avant cet oral.

On voit donc que ce « grand oral » se prend très au sérieux, comme si la définition d’une épreuve d’examen pouvait remplacer la réalité de sa pratique. À l’exception de quelques brillants élèves, aussi à l’aise à l’écrit qu’à l’oral, on peut présumer que beaucoup resteront au niveau d’exposés appris par cœur. Il est également probable que les membres du jury recevront, comme d’habitude, des consignes de bienveillance pour ne pas susciter la colère des élèves et des parents. Sans compter qu’aucune préparation spécifique n’est prévue, ni des moyens pour organiser des « oraux blancs ». De quoi alimenter l’appétit d’officines privées.

Le « grand oral », malgré sa dénomination pompeuse, risque fort de ne pas être à la hauteur de ses ambitions et de tourner, sauf exception, à la récitation, plus ou moins habile, de lieux communs.

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