La mythique collection « Anticipation » enfin remise à l’honneur

angoisse

C’est décidément un vilain travers français consistant à toujours vouloir admirer chez les autres ce que nous avons chez nous depuis belle lurette. Le roman horrifique, par exemple. Celui qui empêche de dormir, tout d’abord parce qu’on en tourne les pages de manière frénétique afin d’en connaître la fin. Et qui vous empêche une nouvelle fois de dormir, pour cause de cauchemars.

Comme si Stephen King et autres Clive Barker ou Thomas Harris avaient inventé le genre ; comme si, ayant pris toute la lumière pour cause d’adaptations cinématographiques à répétition, ces gens étaient les maîtres étalons en matière de littérature à frissons.

Pourtant, bien avant lui, il y eut la mythique collection Angoisse, publiée par les Éditions Fleuve noir. Certes, cette vénérable maison, fondée par Armand de Caro, est surtout connue pour avoir découvert Frédéric Dard, alias San Antonio, mais elle sut aussi se diversifier. Ses collections Anticipation ou Spécial police demeurent des références. Moins “nobles” peut-être que leurs homologues plus capées d’Opta ou de la Série noire, de Caro ayant toujours revendiqué une dimension plus populaire.

Pour résumer, il se moquait comme d’une guigne de passer pour moins « fréquentable » que la concurrence. Il est vrai que l’ampleur de ses ventes, proprement titanesques dans les décennies 60 et 70, ne manquèrent pas de valider sa démarche éditoriale ; surtout que la qualité, quoi qu’en pensait alors la critique germanopratine, était le plus souvent au rendez-vous.

Enfin, la reconnaissance posthume ?

Mieux : la collection Angoisse, même si pas la plus rentable à l’époque, est depuis devenue légendaire. La preuve en sont ces trois copieux volumes qui lui sont aujourd’hui consacrés. Dans les deux premiers sont pieusement recensés les 261 livres, publiés de 1954 à 1974. Et avec les couvertures d’origine, dessinées par l’immense Michel Gourdon qui, au total, en signera 3.500 pour le Fleuve noir ! L’homme avait un talent fou et, aujourd’hui encore, une association perpétuant sa mémoire continue de multiplier les activités.

Dans le troisième opus sont décortiquées par le menu les biographies de nos auteurs angoissants. Et là, des surprises, tant les parcours sont aussi divers qu’improbables, l’antre de l’angoisse étant aussi auberge espagnole… La place manquant, on se contentera de ce florilège.

Au hasard, un certain Auguste Isidore René Bonnefoy, plus connu sous le pseudonyme de B.R. Bruss. Dans sa dizaine de livres nous occupant ici, de la peur à l’état brut et primal. Mais jamais d’effets inutiles, juste des mots, anodins d’apparence, mais dont la répétition finit par conduire au grand frisson. L’homme est un ancien combattant multi-décoré de la Grande Guerre. Lors de la Seconde, il officie dans la presse vichyste, ce qui lui vaut d’être condamné à mort par contumace en 1946 alors qu’il s’est exilé en Suisse. Étonnant ? Pas tant que ça, à en croire le romancier et éditeur Philippe Randa dont le père, Peter Randa, fit lui aussi les belles heures de cette maison d’édition : « Au lendemain de l’après-guerre, les tensions politiques étaient bien moindres qu’aujourd’hui. Et Armand de Caro n’avait que faire des itinéraires de ses auteurs, tant que les manuscrits étaient bons et se vendaient correctement. En revanche, il est vrai que les auteurs de "droite" avaient plutôt tendance à aller au Fleuve noir et ceux de "gauche" à la Série noire. Pourtant, mon père admirait Georges-Jean Arnaud, autre auteur du Fleuve et communiste revendiqué. Ce n’est qu’après Mai 68 que tout s’est politisé, empêchant les uns et les autres de se parler, ce qu’ils faisaient autrefois volontiers. »

Des auteurs qui ont ensuite travaillé pour Pierre Richard et Luis Buñuel !

Autre personnage hors du commun ? Un certain Kurt Steiner qui, malgré ce que son nom pourrait laisser supposer, n’a pas eu de rôle sombre durant les heures les moins lumineuses de notre Histoire et se nommait en fait André Ruellan. Il est anarchiste et ne s’en cache pas. Et, tout en écrivant pour cette auguste collection, il collabore avec Jean-Pierre Mocky sur une quinzaine de films - ses meilleurs, soit dit en passant - tout en co-écrivant Le Distrait, premier film mis en scène par Pierre Richard, avant de voir deux de ses romans, Le Seuil du vide et Les Chiens, respectivement adaptés sur grand écran par Jean-François Davy en 1956 et Alain Jessua en 1979.

À tout seigneur, dernier honneur : Benoît Becker, nom collectif derrière lequel se cache, entre autres, un certain Jean-Claude Carrière, auteur de six séquelles des aventures de la créature du baron Frankenstein n’ayant rien à envier à celles de sa mère de papier, Mary Shelley. Le hasard faisant bien les choses, c’est cet homme qui, dans une autre vie, fut également le scénariste vedette du cinéaste Luis Buñuel qui signe l’avant-propos de cette monumentale trilogie : « Bien sûr, à la fin de l’histoire, le lecteur referme et se dit : "Ce n’est qu’un livre…" Il n’en reste que le souvenir d’un frisson, d’un mouvement rapide dans notre sang, dans nos nerfs. Un mouvement salutaire, peut-être. Un mouvement indispensable, même. Pour nous apprendre à ne plus avoir peur d’avoir peur. » Ainsi fonctionnaient autrefois les contes de fées.

En attendant, les romans de cette collection ont parfois été réédités de manière plus ou moins pertinente. L’homme de goût préférera les dénicher en édition originale. À force de patience, on peut y arriver. Et la joie de l’angoisse à venir n’en est que plus raffinée.

 

https://artusfilms.com/livres/angoisse-offre-3-volumes-408

Nicolas Gauthier
Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

6 commentaires

  1. C’est quand même dingue qu’un journaliste nous montre la collection angoisse, comme c’est écrit et l’appelle collection anticipation, qui est une autre collection qui elle a eu beaucoup de succès et dont les collectifs s’arrachent.
    On se demande si les journalistes maîtrisent bien leur sujet avant de publier ( en réalité on ne se le demande plus!!-

  2. Merci pour cet article…
    très grande nostalgie, très inégale, et parfois illisible mais toujours avec un déicieux gout de suranné !

    Précisons quand même – les connaisseurs auront rectifié d’eux-mêmes- que la collection Anticipation n’a strictement rien à voir avec la collection Angoisse, toutes deux bien entendu, étant aux mythique Editions Fleuve Noir…

  3. Merci monsieur Gauthier de nous rappeler cette culture dites populaire mais qui ne manquait pas de qualité ! Il est vrai qu’à une certaine époque ces séries Noires ou fleuve noir étaient un peu méprisées par l’intelligentsia du moment .

    • Intelligence du moment qui s’est tellement décomposer qu’elle n’a plus rien à voir avec l’intelligence populaire qu’ils méprisent a tort

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