« Les lenteurs bureaucratiques freinent la lutte contre le virus » (Le Figaro).

Ce constat est partagé par tous, même par ceux qui ne désapprouvent pas la gestion du coronavirus par le Président et le gouvernement.

Il demeure que la plaie bureaucratique est trop profonde et chronique dans notre pays pour qu’on ne s’attache pas seulement à son expression délétère de ces derniers mois. La bureaucratie, dans tous les secteurs de la vie collective, quelles que soient ses facettes, constitue une donnée en permanence dénoncée mais à laquelle, apparemment, on s’habitue. Comme si elle était à la fois déplorable mais inévitable.

Pour ma part, j’en ai perçu les effets négatifs, notamment durant mes quarante années de vie judiciaire. Je pourrais me contenter de les analyser principalement comme la confrontation entre la liberté d’être et d’entreprendre et des mécanismes d’étouffement. La bureaucratie serait alors ce qui vous résiste quand on a envie d’avancer. Elle serait ce qui retarde, étouffe, désarme.

Tout de même, il faut aller au-delà et tenter de tirer des conclusions de notre histoire, de mes expériences et des multiples contributions qui, à intervalles réguliers, pourfendent la malédiction bureaucratique. Il convient d’accepter de donner une part capitale au facteur psychologique, à la perversion de ces petits chefs qui ont besoin d’exister et à cette incoercible propension à offrir de soi une image d’importance. Non pas seulement à exercer sa fonction mais à la vouloir telle une domination, un pouvoir, sans éclat certes, mais une emprise qui tout au long d’une chaîne, dans le singulier comme pour le collectif, ne vise qu’à se valoriser ainsi que l’univers clos dans lequel on se meut et, surtout, à intimider le citoyen.

Le pouvoir des bureaux, dans quelque domaine que ce soit, n’a pas pour vocation de libérer l’initiative, de favoriser l’élan mais, au contraire, de magnifier sadiquement les embûches, de se poser comme seul remède d’impossibilités, de difficultés qui pourtant ne sont suscitées que par lui seul.

Il est clair, à considérer l’infinité des lieux et des centres de décision qui déterminent le destin de la France, que les qualités de simplicité et de rapidité non seulement ne sont pas respectées mais, pire, qu’elles sont récusées au bénéfice du lent et du complexe qui permettent au pouvoir sans éclat de la bureaucratie – à quelque niveau qu’il s’applique – de s’abriter derrière eux et d’en user comme les signes les plus pervers d’une supériorité par la nuisance. Au lieu de dénouer par le simple et l’efficace, les bureaux se piquent de nouer, d’enchevêtrer par le lent et le complexe. Le contraire ferait du citoyen non plus un sujet, un solliciteur, mais un être auquel naturellement on devrait faire du bien. Vite et heureusement.

Les petits et les grands chefs de la bureaucratie font peser sur notre démocratie, dans l’urgence sanitaire comme celle d’aujourd’hui, ou terroriste comme celle d’hier, ou dans la quotidienneté, la dictature redoutable de leurs faiblesses et de leur incurie. Atermoiements, imperfections, négligences, blocages et, pour excuser par avance les échecs, invocation des crises, du manque de moyens et des qualités quasiment surhumaines exigées.

La bureaucratie : un pouvoir banal, un pouvoir qu’aucune élection ne fera disparaître.

Extrait de : Justice au Singulier

22 avril 2020

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