Entretiens - International - Politique - 23 octobre 2018

Jérôme Blanchet-Gravel : “L’arrivée de la Coalition Avenir Québec au pouvoir ébranle le modèle multiculturaliste !”

Jérôme Blanchet-Gravel, trois semaines après la victoire de François Legault et de son parti, la Coalition Avenir Québec (CAQ), quelle politique semble se dessiner pour l’avenir du Québec ?

La CAQ est un parti de centre droit qui entend gouverner pour la majorité francophone et non pour les minorités. En ce sens, c’est déjà un grand changement. Le Parti libéral du Québec, qui a été durement battu le 1er octobre dernier, gouvernait davantage dans l’intérêt des anglophones et des minorités culturelles. Pendant quinze ans, le Parti libéral s’est laissé séduire par le multiculturalisme et l’ultra-fédéralisme, abandonnant toute forme de nationalisme québécois (même non sécessionniste).
Ce qui semble se dessiner, c’est une lente reconquête, par les Québécois, de leur destin collectif. L’idée d’indépendance n’a plus tellement la cote, mais le Premier ministre François Legault pourrait tranquillement réanimer le nationalisme. Par exemple, la CAQ veut interdire les signes religieux pour les personnes en position d’autorité (juges, policiers, enseignants). C’est un projet qui fait largement consensus parmi les francophones, et qui ne fait pas du tout l’affaire du gouvernement fédéral. Un projet qui vise à contrer l’intégrisme religieux et à protéger l’identité québécoise. François Legault se dit maintenant canadien, mais il demeure avant tout un Québécois. Il y a peut-être une bataille à prévoir entre Québec et Ottawa.

On a vu, également, l’arrivée en force du parti Québec solidaire. En France, nous le classons dans la catégorie de la gauche multiculturelle proche de la frange « indigéniste » des Insoumis. Selon vous, cette comparaison est-elle juste et ce parti est-il audible malgré son statut politique minoritaire ?

Il faut pouvoir nommer les choses. Québec solidaire est un parti de gauche radicale qui prône, en prime, le multiculturalisme. Assez populaire chez les jeunes, il a plus que doublé en importance à la dernière élection, passant de trois à dix députés. Il faut, toutefois, relativiser son importance : le gouvernement de la CAQ compte 74 députés (sur 125 au total à l’Assemblée nationale). Dans les prochaines années, Québec solidaire risque de gagner encore des appuis, mais il finira par stagner. Les Québécois ne sont pas intéressés à « cubaniser » leur État.
Québec solidaire a un programme très paradoxal. D’un côté, il prône une politique économique quasi socialiste et, de l’autre, il prône un multiculturalisme qui balkanise la société québécoise. Les solidaires prônent l’union économique des Québécois, mais leur désunion est totale sur le plan culturel. Ce n’est pas très cohérent. Je pense que votre comparaison est bonne : les solidaires ressemblent à la frange « indigéniste » des Insoumis dans la mesure où ils ont aussi un projet de « décolonisation » du Québec tout en étant très gauche économiquement.

L’élection de la Coalition Avenir Québec sonne-t-elle le glas de l’ouverture multiculturelle du Québec ?

L’arrivée de la CAQ au pouvoir ébranle certainement le modèle multiculturaliste qui, selon moi, mène davantage à la ghettoïsation qu’au métissage. Par contre, le multiculturalisme canadien est fort bien enraciné, et la bien-pensance qui le protège monopolise encore les sciences sociales, les arts et plusieurs grands médias. Il faut aussi rappeler que le multiculturalisme a été constitutionnalisé en 1982 au Canada, ce qui n’est pas un détail. Toutefois, même au Canada anglais et au niveau fédéral, des chefs de parti comme Maxime Bernier critiquent maintenant le multiculturalisme. Le Québec n’est pas, non plus, coupé du reste du monde : comme dans plusieurs autres pays occidentaux, les gens sont plus sceptiques. On commence à comprendre que tout n’est pas rose, que le vivre ensemble est une formule creuse.

Propos recueillis par Marc Eynaud

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