Audio - Entretiens - 5 septembre 2018

Jean-Paul Brighelli : “Cette règle d’accord du participe passé n’a pas de sens !”

Un Jean-Paul Brighelli décapant, précis et jamais là où on l'attend... ÉCOUTEZ !

Deux professeurs belges ont publié une tribune dans Libération réclamant la suppression de l’accord du participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir quand le COD est antéposé.

Jean-Paul Brighelli éclaire les néophytes en revenant sur la genèse de cette règle de grammaire, importée d’Italie par Clément Marot en 1538…

Deux professeurs belges ont publié dans Libération une tribune où ils se déclaraient favorables à la suppression de la règle d’accord sur le participe passé du verbe avoir. Seriez-vous favorable à cette proposition ?

Il faut éclairer les non-spécialistes. Il est ici uniquement question de la règle d’accord du participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir avec le COD antéposé. Il est hors de question de toucher à la règle d’accord avec l’auxiliaire être. Cette règle d’accord a été complètement inventée par Clément Marot en 1538. Le roi François Ier, qui l’avait d’ailleurs un peu exilé en Italie, considérait qu’il y avait du désordre dans les lettres. C’était l’époque où il fallait mettre de l’ordre un peu partout. Voir l’édit de Villers-Cotterêts, etc. Il demande à Marot. Il était en Italie et prend une règle italienne. Cela n’avait rien à voir avec le français.
En ancien français règne un désordre tout à fait réjouissant. Il va imposer cette règle au français.
Je rappelle cette phrase extrêmement célèbre de Voltaire « Marot a ramené deux calamités d’Italie, la vérole et l’accord du participe passé ».
À noter que cet accord n’a pas été respecté par une foule d’auteurs qui ont suivi Marot. L’un des plus grands grammairiens de l’époque qui s’appelait Meigret, rien à voir avec un édile du sud de la France, s’est violemment opposé à Marot en disant que ce n’était pas du tout le génie de la langue française. Un nombre considérable d’auteurs, madame de Sévigné, Bossuet, etc., n’ont jamais suivi cette règle. On s’aperçoit que dans la langue française actuelle, et en particulier à l’oral, elle est très souvent balayée.
Il y a avait une raison au XVIe siècle pour qu’on en fasse quelque chose, c’est que le « e » final s’entendait s’il n’y avait rien derrière, mais depuis le milieu du XVIIe siècle, c’est terminé.
Techniquement, les deux universitaires belges ont donc raison.

Cette proposition est-elle inédite dans l’Histoire ou y a-t-il eu d’autres propositions dans le passé ?

En 1900, le ministre de l’Instruction publique, Georges Leygues, qui a surtout laissé un souvenir comme ministre de la Marine, a décidé de la cessation de l’accord. C’était un gouvernement républicain modéré de Waldeck Rousseau, pas du tout extrémiste. Une campagne d’une violence absolument extraordinaire avait été alors lancée, entre autres par Le Figaro. Le ministre avait très sagement remballé sa proposition. C’était en quelque sorte, céder à ce que l’on pourrait appelé le traditionalisme béa.
Je vais être très clair là-dessus, on ne peut pas m’accuser d’avoir, en éducation, des positions révolutionnaires. Il paraît même que je suis un réac convaincu. Mais je dis très franchement à vos auditeurs que cette règle n’a aucun sens.
Autant l’accord avec l’auxiliaire être fait sens immédiatement, autant cette règle a compliqué les choses, et la vie de millions d’écoliers et d’imprimeurs depuis qu’elle a été instaurée. Les imprimeurs la respectent d’ailleurs plus ou moins.
Si on veut entrer dans le détail, il y a des tas d’occurrences dans lesquelles il sera très difficile de l’appliquer.
Exemple: « Ces dix années que j’ai passé(es) à Londres ». « dix années » est-il un COD ou un complément de temps ?

Cette idée intervient alors même que l’on répète à qui veut entendre que la langue française s’affaiblit et qu’il faut niveler vers le bas pour préserver la langue. N’y a-t-il pas une erreur de calendrier ?

Je vous suis totalement. Peut-être que la seule erreur de nos deux francophones réside là. Le “timing”, comme on dit en Français courant, est désastreux. Nous sommes à un moment où nous avons l’impression de baisser les bras, le niveau, la corde, ce que l’on veut. C’est un peu comme la réforme de l’orthographe qu’avait essayé de lancer Najat Vallaud-Belkacem, Pharmacie écrite avec un F, etc. Cela participait d’un laxisme général.

Pour autant, c’est la seule suggestion de l’article. Il serait raisonnable de suivre cette seule suggestion qui est assez cohérente avec le génie de la langue.

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