Editoriaux - Justice - 29 juin 2019

Jean-Claude Romand : la loi des hommes et la loi de Dieu

En août 2018, l’Église a clairement pris position contre la peine de mort, arguant que cette sanction radicale, contraire à la dignité humaine, contredisait le Premier Commandement. Ajoutons que l’homme, tout criminel qu’il est, est une créature de Dieu et, à ce titre, a pour seul et unique Juge son Créateur, a fortiori s’il est question de son salut, lequel, pour un chrétien, est l’enjeu véritable.

L’un des signes les plus tragiques de notre époque est l’oubli du sacré, partant, celui de la distinction essentielle entre le monde des hommes et la Cité de Dieu, autrement dit entre le « siècle » et le supra-humain, qui obéit à des lois radicalement différentes que celles qui régissent nos imperfections. Ainsi Jean-Claude Romand a-t-il commis un crime abominable en tuant son épouse et ses deux enfants. À ce titre, il est ce que les Romains nommaient un « scélérat », une sorte de monstre qui est exclu de la commune condition humaine, un être impossible à juger selon la règle « normale », et que l’on considérait comme « sacer », « sacré » (ce qui ne signifie pas qu’il ne soit frappé autrement que par les lois de la Cité).

L’exemple le plus pur de cette vision sacrale du crime, comme en d’autres domaines, est la tragédie de Sophocle, Œdipe roi. Les Grecs ouvraient les mythes à une infinité d’interprétations allégoriques. Ainsi, l’Odyssée peut-elle être conçue comme le retour de l’âme dans sa patrie, malgré la tentation de l’oubli. Quant à Œdipe, l’homme qui, grâce à sa raison, a vaincu la Sphinge, il est cruellement puni de sa présomption, qu’on qualifierait d’humaniste, par Apollon, et, plus largement, par le destin : il tue son père et fait quatre enfants à sa mère, laquelle, quand elle connaît la vérité, se pend. Quoi de plus affreux ? Les Grecs avaient l’art de toucher juste, au cœur de l’homme, là où réside sa faiblesse la plus crue, mais aussi la plus sublime ! Œdipe, par un retour sur lui-même, s’avoue coupable, bien qu’au fond innocent (et qui n’est pas les deux ?), se crève les yeux, rejetant ainsi les mensonges et illusions du « monde », et guidé par sa fille Antigone, va mourir à Colone, vénéré comme un « saint » par toute la Grèce.

Merveilleux Hellènes, qui anticipaient le message du Christ !

Rappelons le cas de Jacques Fesch, assassin d’un gardien de la paix, qui, avant d’être exécuté, a trouvé la grâce, et qui, de nos jours, est en voie de béatification.

Pour toute religion, l’homme vit sur deux plans, où il met en jeu deux types d’existences : celle d’en bas, où il lui est loisible de faire tout le mal, de faire souffrir, mais où il subit, la plupart des fois, avec justice, parce qu’en principe dénuée de toute passion et de tout désir de vengeance, la main des hommes ; et celle, métaphysique, eschatologique, où est en jeu l’éternité et le salut, où la balance de Dieu obéit à des raisons que la raison ne connaît pas toujours, qui obéit à des lois qui, pour nous, peuvent paraître mystérieuses, et qui se nomme « charité », laquelle n’est pas mansuétude. Au contraire !

Si Jean-Claude Romand, tout misérable qu’il est, et parce que misérable, a trouvé refuge à l’abbaye de Fontgombault, lieu de longue mémoire, de recueillement et de sagesse, de beauté et de paix, qui le jugera ? Que celui qui n’a jamais péché, même en pensée, même, au fond de son cœur, sans le savoir clairement, lui jette donc sa pierre ! Lisez Le Colonel Chabert, de Balzac, quand l’avoué Derville raconte par le menu les crimes impunis qu’il a découverts dans les sombres alcôves de ses clients !

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