Pendant que l’hémisphère nord tente de se défaire d’une infection virologique singulièrement agressive, l’, et plus particulièrement l’est du continent, se démène avec une pathétique impuissance contre la pire invasion de criquets jamais connue dans les pays de la Corne africaine – tout au moins depuis 1944. Comme l’observe, d’ailleurs, à juste titre un article du National Geographic, « la crise que connaît actuellement l’Afrique de l’Est semble tout droit sortie du livre de l’Exode : “Les sauterelles […] couvrirent la surface du sol, qui en fut obscurci. Elles dévorèrent toute la végétation du pays et aussi tous les fruits des arbres” » (18 mars).

On ne saurait mieux dire, en effet, tant les monstrueux essaims charriant des milliards d’individus voraces (1km2 en comprend 80 millions !) fondent sur les cultures – maïs, sorgho, orge – et les prairies desséchées et laissent, après leur dantesque passage, un paysage de désolation, acculant les populations locales à la famine.

Ces criquets pèlerins, appelés ainsi en raison de leur propension à migrer et à s’installer à peu près n’importe où du moment qu’ils trouvent des végétaux en guise de nourriture, sont donc particulièrement dévastateurs. Herbivores, ils se reproduisent massivement à vitesse exponentielle, comme pour compenser leur courte durée de vie qui est de trois mois environ – si l’environnement leur est favorable, leur population peut se multiplier par 20 avec la génération suivante.

La plupart des scientifiques s’accordent pour localiser le départ de ces sauterelles en Arabie saoudite. En 2018, deux ouragans très violents ont déversé des pluies torrentielles sur la péninsule Arabique. Selon Keith Cressman, responsable du service d’information sur le criquet pèlerin à la FAO, « la combinaison de pluie dans un désert de sable et d’eaux plus chaudes est parfaite pour les criquets. Une fois que ces eaux de pluie se retirent, le sol garde assez d’humidité pour que les femelles puissent pondre leurs œufs pendant environ six mois » (New York Magazine, 14 mars).

Du cœur de la péninsule Arabique, les sauterelles du désert ont « migré », dès la fin de l’été 2019, vers le Yémen puis, à la fin de l’année, vers la Corne de l’Afrique. L’Ouganda a été atteint à son tour au début de février, puis l’est du Congo. Un autre groupe s’était, entre-temps, tourné vers le nord, atteignant, de l’autre côté du golfe Persique, l’Iran puis le Pakistan, retrace ainsi Science-Presse, une agence canadienne indépendante de presse scientifique (15 mars).

Pour l’heure, la FAO sonne l’alarme. Dans la Corne de l’Afrique, essentiellement au Kenya, en Éthiopie et en Somalie, une reproduction généralisée est en cours et de nouveaux essaims commencent à se former, représentant une menace sans précédent pour la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance au début de la prochaine campagne agricole.

Le seul moyen pour exterminer cette vermine volante est de pulvériser des insecticides fortement concentrés par voie aérienne. Nombreux sont ceux qui redoutent, à bon droit, les effets collatéraux sur l’environnement, eu égard aux vastes territoires concernés par cet épandage.

Le réchauffement climatique étant directement incriminé dans cette triste affaire (que confirmerait la positivité extrême issue des variations du dipôle de l’océan Indien), il y a fort à parier que la multiplication des sécheresses consécutives à la raréfaction des pluies augmentera la fréquence des invasions acridiennes dans les prochaines années.

Oracle inécouté, sinon ignoré, l’ami Jean-Paul Gourévitch s’escrimera à clamer, vox clamantis in deserto, qu’« on peut s’attendre à ce que de nouvelles vagues migratoires arrivent vers l’Union européenne. Comme à son habitude, elle n’a rien anticipé… »

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