Editoriaux - 10 février 2019

Il était une fois (Zemmour) en Amérique

Éric Zemmour s’exporterait-il au-delà de nos frontières ? Après un entretien donné au Corriere della Sera le 30 octobre 2014, à la suite de la parution de son essai à succès, Le Suicide français, où il s’était autorisé ce commentaire selon lequel “il y a des millions de personnes qui vivent en France sans vouloir vivre à la française. Les musulmans ont leur propre Code civil : le Coran. Ils vivent entre eux, dans les périphéries. Les Français ont été obligés d’en partir*”, le polémiste que le PAF adore détester s’est confié à Elisabeth Zerofsky, journaliste indépendante vivant à Paris qui lui a consacré pas moins d’une vingtaine de pages pour le très sérieux New York Times.

Décrit comme “un évangéliste de la culture française”, “moteur du conservatisme français”, l’éditorialiste a été suivi, l’automne dernier, tandis que les ventes de son Destin français battaient leur plein, par cette journaliste qui s’est évertuée à cerner à la fois la personnalité comme l’œuvre historique de l’éditorialiste le plus honni de Paris (mais louangé, au contraire, du côté de la France périphérique). “J’ai la grande faute d’être incapable de concéder”, avoue Zemmour. “Je ne me glorifie pas d’être de cette façon. Je ne peux pas m’en empêcher.”

Zerofsky a lu Zemmour et a visiblement compris tant le sens de son combat métapolitique que les raisons de son succès : “Il transforme les événements d’il y a plusieurs siècles en paradigme pour aujourd’hui : “C’est exactement pareil !” est l’une de ses phrases préférées. Ses explications ravissent son public ; elles ont l’agréable tonalité des fables.” Pour qui a déjà assisté à ses conférences, c’est plutôt bien vu, si ce n’est légèrement flatteur, Zemmour étant implicitement comparé à un La Fontaine ou à un La Rochefoucauld. Il est également une référence, tout aussi implicite, que l’on ne peut taire : celle à l’historien d’Action française, Jacques Bainville, qui n’en tenait pas moins, précisément, pour une certaine invariabilité de la psychologie humaine à travers les temps, jugeant, à l’antique, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

À rebours des interprétations aussi fantaisistes que rapides et paresseuses, Zemmour y est décrit comme fondamentalement bonapartiste, estimant qu’avec Waterloo débutait inexorablement le déclin de la nation française. Et de souligner que “la Déclaration des droits de l’homme n’était pas une vérité universelle, mais un outil politique utilisé pour renforcer le pouvoir des révolutionnaires – un élément à ne pas négliger en cas de besoin. “J’ai l’habitude de dire que lorsque vous avez la plus grande population d’Europe et l’armée géante de Napoléon, les droits de l’homme sont magnifiques, vous pouvez les imposer à tout le monde”, a déclaré Zemmour à la salle Gaveaux. “Mais lorsque vous représentez 1 % de la population mondiale et que nous avons 1,5 milliard d’Africains à notre porte qui, au nom des droits de l’homme, veulent venir en France, je dis que les droits de l’homme sont la mort de la France”. Le public a répondu par un tonnerre d’applaudissements.”

Ce faisant, la journaliste évoque le désamour chronique existant entre l’essayiste et les mass media, remarquant – ou déplorant ? – au passage qu’il n’existait pas, dans notre pays, d’équivalent juridique au premier amendement américain qui consacre triomphalement le droit à la liberté d’expression. Elle a bien senti que cet homme, bien qu’habitué des plateaux de télévision, était du côté du populo, notamment de ces “gilets jaunes” qui “étaient une manifestation française d’un phénomène mondial”, consacrant la rupture réelle avec les élites des métropoles qui ne connaissent du peuple que les représentations frelatées et condescendantes telles les Tuche, version actualisée des imbuvables Deschiens de Canal +.

Bref, si les authentiques zemmouriens n’apprendront rien de neuf sur leur idole, force est d’admettre qu’il est possible d’en parler, même pour un journaliste mainstream, sans haine ni acrimonie.

* Eric Zemmour fut condamné pour ces propos en première instance et en appel, décision annulée par la Cour de cassation en janvier 2018.

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