Editoriaux - Justice - 14 novembre 2019

Grand banditisme : cette Justice qui dissuade les voyous de coopérer avec la police

Nous évoquions dernièrement Le Traître, le film de Marco Bellocchio sur le repenti sicilien Tommaso Buscetta qui collabora avec la police et la Justice italiennes dans les années 80 et permit la condamnation de 475 individus appartenant à Cosa Nostra. Pur hasard de calendrier, la sortie du film sur les écrans français fut concomitante de l’ouverture du procès de Claude Chossat, le 28 octobre, devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence.

Jugé pour l’assassinat de Richard Casanova, un pilier du gang de la Brise de mer criblé de balles le 23 avril 2008 à Porto-Vecchio sur le parking d’un concessionnaire automobile, Chossat a en commun avec le repenti Buscetta d’avoir accepté de coopérer avec la police. Un choix qui aurait entraîné l’arrestation de 45 personnes liées au gang bastiais, notamment dans les cercles de jeux parisiens. Grâce à lui, la police put suivre « en direct » la tentative de putsch du Cercle Wagram – poule aux œufs d’or de la Brise de mer engrangeant entre un et deux millions d’euros par mois – par les anciens proches de Richard Casanova.

Avant la mort de ce dernier en 2008, Claude Chossat n’était qu’un petit truand sans grande envergure. Redevable financièrement envers Francis Mariani, autre chef du gang et rival de Casanova, Chossat lui servait régulièrement de chauffeur et, au besoin, lui procurait des armes.

Le 23 avril 2008, nous dit-il, alors que Mariani et lui surveillent la concession Volkswagen de Porto-Vecchio afin de mettre la main sur son propriétaire et lui « demander » où se trouve Jean-Luc Germani – que Mariani soupçonne d’avoir attenté à ses jours quelques mois plus tôt –, le parrain de la Brise de mer tombe par hasard sur Richard Casanova, son rival de toujours et beau-frère de Germani, et l’abat froidement à l’arme lourde. Chossat, pendant ce temps, attend en voiture, ignorant ce qui est en train de se passer à quelques mètres de lui.

Cette version des faits, au terme du procès qui aura duré presque deux semaines, semble avoir convaincu les jurés. Claude Chossat n’est pas reconnu comme l’auteur du crime mais, cependant, est condamné à 8 ans de réclusion, contre les 15 années requises par l’avocat général, pour « complicité d’assassinat en bande organisée ». Un verdict qui se veut clément en raison des « efforts de réinsertion » de l’accusé mais qui sonne malgré tout comme une condamnation à mort quand on sait le sort réservé en prison à « ceux qui parlent », aux « balances ». Les avocats de Chossat, pourtant, espéraient l’acquittement dans la mesure où les policiers et magistrats venus témoigner à la barre firent tous son éloge. Un ancien cadre de la PJ d’Ajaccio a affirmé que sa coopération a livré « un éclairage très appuyé » sur plusieurs enquêtes, « dans le contexte insulaire, c’est quelque chose d’extrêmement rare et atypique ».

Guillaume Cotelle et Claude Choquet, anciens juges de la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille, ont d’ailleurs rappelé que Claude Chossat « a été le premier à accepter de donner des détails sur des groupes criminels » et que cela « a permis des avancées considérables dans la compréhension du milieu corse ». Choquet va jusqu’à dire que l’accusé a permis aux autorités de « faire des pas de géants ». « Quand il décide de parler, insiste le magistrat, c’est extraordinaire, historique », avant de souligner « le courage » de cet homme qui a signé ses procès-verbaux.

Chossat, en dépit de procédures qui ont failli aboutir en 2016, n’a jamais obtenu juridiquement le statut de « repenti » au motif, nous dit le journaliste Jacques Follorou dans son dernier livre, que ses déclarations ont été faites avant la création, en 2014, de ce dispositif. Une faille du système que dénonce Bruno Sturlèse, président de la Commission nationale de protection et de réinsertion des repentis. La loi ne pouvant être rétroactive, on pouvait au moins espérer la clémence des magistrats envers l’accusé au moment du procès. L’État, qui a déjà perdu l’assemblée régionale de Corse, eût ainsi réaffirmé son pouvoir sur l’île en marquant sa volonté de protéger coûte que coûte les informateurs de la police en matière de lutte contre le grand banditisme. Surtout à l’heure où apparaît à Ajaccio, à Bastia, à Calvi et à Porto-Vecchio, un vaste mouvement antimafia.

Hélas, la Justice semble ne pas avoir mesuré la portée symbolique et historique du procès de Claude Chossat. Par sa condamnation, le message envoyé par les magistrats est très clair : « Il ne sert à rien de coopérer avec les autorités policières, vous n’aurez rien à gagner, nous ne vous protégerons pas davantage que les autres. »

Tandis que l’Italie et les États-Unis vont jusqu’à faire bénéficier à des assassins confirmés le statut de repenti, la Justice française sape le travail de la police en envoyant ses informateurs se faire tuer en prison.

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