Gabrielle Cluzel, qui a souvent la dent dure – mais juste – pour ses collègues journalistes, avait souligné l’honnêteté de ceux qui avaient fait leur « media culpa ». Dans ce petit cercle, il faut ajouter Daniel Schneidermann qui, invité à débattre il y a une semaine dans l’émission de Frédéric Taddeï, sur Russia Today, avouait humblement “n’avoir rien vu venir” ni du mouvement des gilets jaunes, ni de l’extrême impopularité d’ dans une grande partie de la population. L’aveu est honnête, mais il est sidérant. Surtout de la part d’un journaliste qui, bien que de gauche et très en phase avec le monde du macronisme, a su à plusieurs reprises faire preuve d’indépendance à l’égard des médias “mainstream”, notamment Le Monde.

Pour lui, la révolte des gilets jaunes a été aussi inattendue que le mouvement #MeToo… Le monde des fins de mois difficiles de la France périphérique qui ne peut se passer de voiture lui était aussi étranger que celui des femmes harcelées. Il y aurait beaucoup à dire sur les différences des deux événements : ampleur, milieux sociologiques, conséquences politiques, etc. Mais le plus stupéfiant, c’est que la quasi-totalité des journalistes, comme lui, n’ait rien vu ou voulu voir venir car, contrairement aux aveux de #MeToo, il y avait des signes, des indices, des faits, et même des articles annonçant que quelque chose montait.

C’est pourquoi, si l’on peut saluer l’honnêteté de l’aveu, on est en droit d’exprimer aussi son mécontentement, en tant que citoyen et que contributeur d’un média alternatif : ces gens-là, qui ne cessent d’ironiser sur cette soi-disant « reacosphère » qui s’auto-alimenterait, fonctionnent eux-mêmes ainsi, en vase clos. Et peut-être même davantage. Si beaucoup de contributeurs de Boulevard Voltaire lisent régulièrement Le Monde, l’inverse est nettement plus rare. Jamais ils n’ont daigné jeté un œil sur ces clignotants de la pompe à essence, des radars et de l’image d’Emmanuel Macron qui passaient peu à peu au rouge depuis le mois de janvier dernier, et surtout depuis juin.

Pourtant, la courbe de popularité du Président a eu une trajectoire claire, descendante, et elle était lisible dans tous les journaux. C’était un fait. Ils n’ont pas voulu le voir. Pour les analyses reliant ces chutes aux indécences de communication d’Emmanuel Macron et au mécontentement des automobilistes, effectivement, ces clignotants n’étaient visibles que dans la presse alternative. En janvier, un contributeur alertait déjà sur des « samedis de colère » organisés par des motards en province. En août sur les destructions de très nombreux radars dans certains départements. À force de ne chercher, parfois en vain, que la petite erreur factuelle dans cette presse concurrente pour la reclasser immédiatement dans le tiroir de la presse “fakenewzarde”, ils n’en voient même plus ce qu’elle exprime des réalités du pays. Comment ont-ils pu ne pas voir ce qui se profilait ?

Quand, dans une démocratie, naît une presse dissidente, alternative, c’est le signe que cette démocratie va mal. Quand, pour répondre à cette crise, le pouvoir en place souhaite la contrôler via une loi sur les “infox”, c’est un nouveau signe d’alerte. La loi est votée, la révolte des gilets jaunes a éclaté et le pouvoir est à terre, déboussolé, ne tenant plus que par la force (d’inertie ?) des institutions et le soutien monnayé de la police.

En tout cas, si Daniel Schneidermann n’a rien vu venir avant, il voit juste sur la suite : “Ce qui est sûr, c’est qu’on n’est qu’au début de quelque chose, mais je ne sais pas de quoi…”

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