Editoriaux - Rencontres - 6 février 2019

Général Jean Delaunay : comme le général de Villiers, il sut dire non

Dans son dernier livre En écho à Saint-Ex, le général Jean Delaunay écrit en préambule : “Ni gourou, ni philosophe, je suis un vieux soldat.” Cela tombe bien, les gourous et les philosophes autoproclamés de plateau télé, soyons clair, tout le monde en a sa claque. Le vieux soldat, c’est le titre du livre que Lartéguy ou Pierre Loti aurait dû écrire : c’est sobre et ça claque.

Quand le vieux soldat vous ouvre sa porte, il vous tend la main gauche : il a perdu la droite en Indochine. Mais il hausse les épaules quand on lui en parle. Il ne peut pas dire que ça l’ait vraiment handicapé : il pouvait encore monter à cheval. Tout est dit, fermez le ban.

Il était en corniche à Ginette avec Hélie Denoix de Saint-Marc. Avec la simplicité franche qui le caractérise, il assure que ni l’un ni l’autre ne sortait du lot. Preuve que ce ne sont pas les beaux parleurs en culottes courtes qui font les héros. Même si avoir assez de foi et d’espérance pour préparer Saint-Cyr en 1942 était déjà, en soi, remarquable.

Quand on lui dit que son modèle est une valeur en hausse, que le jeunisme, porté au pouvoir suprême, a inoculé le jaunisme au Français, et que le bouquin – sur le chef – d’un autre soldat, certes plus jeune, mais blanchi aussi sous le harnais a rencontré, ces temps derniers, un vrai succès de librairie, il sourit : c’est qu’il le connaît. Pierre de Villiers était sous-lieutenant quand le général Delaunay commandait l’école de cavalerie.

La chance des militaires, dit-il, est d’apprendre l’humilité en gravissant tous les échelons du métier. Et aussi qu’être chef, c’est d’abord servir. Deux qualités à méditer par ceux qui entendent diriger aujourd’hui.

“Vous avez été le général de Villiers de Mitterrand, ou il a été le général Delaunay de Macron, non ?” lui souffle-t-on, pour faire un mot d’esprit. Pardon, mais c’était trop tentant, comment ne pas faire la comparaison ? Elle lui paraît plus ou moins pertinente : oui et non. Il juge ne pas avoir été maltraité comme l’a été le général de Villiers.

Nommé chef d’état-major de l’armée de terre en 1980, il démissionne en 1983 pour marquer son désaccord avec la politique de défense du gouvernement : choix avait été fait de renforcer le nucléaire au détriment de l’humain.

Car l’humain est toujours au cœur de ses propos.

Ses parents “simples, très marqués par la guerre de 14-18” (il était soldat, elle était infirmière), qui lui ont donné “une éducation fondée, à travers leur exemple, sur la foi chrétienne, la culture classique et le sens du devoir”.

Son épouse, grâce à laquelle il s’est débarrassé d’une certaine forme de rudesse.

Ses enfants – et notamment la fille qu’il a perdue, “l’épreuve la plus cruelle qu’il ait dû surmonter”. Ses petits enfants “qui lui font grand honneur”, “très attentifs et affectueux”.

Ce petit Vietnamien qui, en Indochine, alors qu’il cherchait du regard la mitraillette le visant, s’est levé pour la montrer du doigt – « elle est là ! » -, et est tombé aussitôt : il l’avait sauvé.

Les prisonniers qu’il visite depuis 1953, date à laquelle il a dû défendre un de ses soldats accusés : il y a découvert beaucoup de misère mais aussi quelques conversions – Jean-Claude Roman, qu’il a défendu dans ces colonnes, l’appelle tous les dimanches. Mais le retour des djihadistes en France le laisse circonspect : il a vu les prisons changer, et les islamistes s’installer.

Et puis ses camarades : “À la veille de mes 96 ans, survivant étonné d’une génération d’officiers dont beaucoup sont morts tout jeunes pour la France, je me demande tous les jours : qu’est-ce que tu fais encore là.”

Que pense-t-il du service civique, dans sa mouture nouvelle ? Il lui paraît bien artificiel. Le service militaire était une longue période : on y vivait, transpirait et souffrait ensemble ! Il n’y aura rien de tout cela dans celui-là.

Alors qu’il était encore maire de Paris, mais déjà candidat à la présidentielle, Jacques Chirac l’avait invité à déjeuner pour se faire un avis : le général Delaunay avait longuement plaidé pour son maintien. Au bout de la table, un jeune député – du nom de François Fillon – conseillait, lui, vigoureusement, à Jacques Chirac de l’abandonner : les bourgeois trouvaient toujours moyen de s’en exonérer, il n’y avait que les gens « du peuple » qui devaient s’y coller ; envisager de le garder lui ferait perdre des voix.

Le général Delaunay n’était pas de cet avis. Bien sûr, nombre de jeunes diplômés prenaient des chemins de traverse, mais ceux qui jouaient le jeu, devenant officiers de réserve, forgeaient le lien armée-nation : “Combien de ceux que j’ai vus passer à Saumur ont intégré ensuite de prestigieuses entreprises…”, armés pour devenir des chefs ? rajoute-t-on in petto. La boucle est bouclée.

En écho à Saint-Ex, écrit en 2013, était dédié aux manifestants de LMPT dont il dit qu’ils ont été “une réaction de santé et de bon sens, un immense encouragement”.

Et les gilets jaunes ? Le vieux soldat répondra d’une phrase : lui qui a connu jusqu’au 6 février 34 – c’est le jour pour en parler – n’a jamais vu ça. On peut s’en inquiéter ou pas.

À lire aussi

Contrairement à Maboula Soumahoro, j’ai pour la France une grande reconnaissance !

Merci pour la fierté qu’elle fait naître en moi, merci pour ce qu’elle a fait de moi. …