[ENTRETIEN] « On est passé dans une ère où le mépris social est assumé »

Diane de Bourguesdon analyse le mépris social qui touche la France des « indésirables » à l'ère Macron.
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Diane de Bourguesdon est consultante en stratégie et communication et rédige régulièrement des tribunes sur des sujets de société pour FigaroVox et le JDD. Elle publie aujourd'hui un essai, Les Indésirables, Prolophobie (aux Éditions Fayard), dans lequel elle livre une analyse pointue de la France d'Emmanuel Macron, « une France que l'on veut réduire au silence », selon ses mots.

 

Boulevard Voltaire. Vous écrivez que la « prolophobie » est devenue le « racisme acceptable » de notre époque. À quel moment avez-vous pris conscience que le mépris de classe était devenu un angle mort du débat public ?

Diane de Bourguesdon. Je serais tentée de vous répondre que c’est au moment de la crise des gilets jaunes, mais en réalité, ce moment correspond plutôt à l’aboutissement d’une prise de conscience progressive. Celle-ci a démarré, je crois, avec la découverte des travaux de Christophe Guilluy, mettant en évidence sans équivoque l’existence de deux France : la France des grandes métropoles et la France périphérique. Le deuxième facteur déclencheur est l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, en 2017, qui s’entoure de représentants politiques d’un style inédit : jeunes, cyniques et très arrogants. C’est à ce moment que se produit, je crois, ce que j’appelle la libération de la parole méprisante. Auparavant, Hollande avait la décence de réserver ses bons mots, comme la fameuse expression « les sans-dents », à son cercle proche.

Avec Macron et sa caste de dirigeants ubérisés, on a vraiment l’impression qu’on est passé dans une ère où le mépris social est complètement assumé et qu’il est exprimé de manière décomplexée. Dès le début de son mandat et sans cesser après, le Président multiplie les phrases humiliantes envers les Français ordinaires, ceux qui sont en marge de la start-up nation : « ceux qui ne sont rien », « les illettrées » de GAD, « Gaulois réfractaires ». La crise des gilets jaunes a surgi dans ce contexte de mépris flagrant des élites envers les classes populaires.

C’est à ce moment-là que la fracture est apparue de la manière la plus éclatante. D’un côté, sur les ronds-points, une population oubliée, abandonnée, appauvrie, qui décide de se rendre visible et crier sa souffrance. De l’autre, une caste médiatico-politique qui n’a eu de cesse de les discréditer en parlant de factieux, de foule haineuse, de jacqueries. Le fait d’avoir laissé les activistes d’extrême gauche infiltrer les manifestations, au départ sans incident, pourrait correspondre, également, à une stratégie de discréditation du mouvement. Enfin, il faut rappeler la violence inouïe avec laquelle la répression policière s’est exercée pour mater les gilets jaunes, qui contraste avec celle employée contre les jeunes voyous de banlieue. À partir de ce moment-là, je me suis mise à prêter l’oreille attentivement à la façon dont la bourgeoisie, prise au sens large, recevait les doléances exprimées par le petit peuple de France. Et il s’avère que malheureusement, dans l’immense majorité des cas, ses préoccupations et attentes sont traitées avec condescendance et jugées illégitimes par les élites.

 

BV. Le vote populaire est souvent qualifié de « vote de colère » ou de « vote de peur ». Est-ce une forme de « prolophobie » intellectuelle ?

D. d. B. Sans aucun doute. Cela ne peut manquer de m’évoquer le nom très péjoratif que Platon donne au peuple, dans La République : il le désigne sous le nom de « gros animal », autrement dit un être relativement primitif, vivant sous l’emprise de son cerveau reptilien et obéissant davantage à ses instincts primaires qu’à la raison.

La peur et la colère sont des pulsions primaires qui se manifestent de manière instinctive et spontanée, sans détour par la pensée. Cette manière de discréditer le vote du peuple se matérialise souvent par la mise en avant d’une sociologie électorale qui scinde la population en deux : d’une part les élites diplômées du supérieur, cadres et professions intellectuelles, d’autre part les non-diplômés et les professions manuelles. Cette scission entre CSP+ et CSP- recouvre d’ailleurs parfaitement celle décrite par Guilluy entre Metropolia et Peripheria. La question du niveau d’études est centrale dans le mépris social, puisqu’elle se mue en un instrument puissant de disqualification du peuple et de ses aspirations. C’est de cette manière que le vote pour le RN est jugé parfaitement méprisable, selon le raisonnement suivant : le vote RN est majoritairement celui de personnes peu diplômées ; or, les personnes peu diplômées sont par définition stupides ; donc, le vote RN est le vote des imbéciles. Qui plus est, la colère à laquelle on attribue le vote est absolument incomprise par les élites qui, justement, considèrent que les couches moyennes et populaires sont des ingrats qui feraient mieux de se mettre au travail plutôt que de se plaindre et réclamer toujours plus à l’État-providence.

Quant à la dimension de peur qui serait associée au vote, elle porte en elle l’insinuation que le peuple serait rétif au changement et incapable de s’y adapter. Il est, notamment, question de l’attitude des uns et des autres face au changement démographique : les élites, qui portent leur cosmopolitisme en étendard, soupçonnent les Français ordinaires de xénophobie latente. Rappelons, à ce sujet, la phrase pleine de mépris de Laurence Bloch, ex-directrice de France Inter, qui avait dit des CSP- qu’ils étaient « ceux qui n'ont pas un patrimoine culturel suffisant pour être en tranquillité avec ce monde ».

 

BV. La « prolophobie », c'est aussi évaluer les individus selon leur utilité. Lorsque l’historien Yuval Noah Harari explique qu'une partie de la population pourrait devenir économiquement superflue avec l'essor de l'IA, y voyez-vous le prolongement de cette logique ?

D. d. B. Je dirais plutôt qu’une large part de la « prolophobie » trouve son origine dans le constat d’inutilité que fait la bourgeoisie à l’encontre du peuple. Bien avant l’arrivée de l’IA, les élites considèrent que ce sont elles qui produisent l’essentiel de la richesse du pays. Ce n’est d’ailleurs pas entièrement faux, puisque près de 30 % du PIB est produit en région parisienne. Il y a donc chez les élites cette idée très ancrée qu’elles sont la locomotive du pays et qu’elles traînent les autres. Et cette idée fonctionne avec celle qu’elles pourraient très bien se passer des couches moyennes et populaires.

Elles se contenteraient de faire appel à des populations issues de l’immigration pour assurer les basses besognes - ce qu’elles font déjà, au demeurant. Or, c’est la bourgeoisie elle-même qui a délibérément choisi de sacrifier l’agriculture et l’industrie françaises, et de passer d’une économie de producteurs à une économie de consommateurs.

Il y a peut-être une autre facette de cette inutilité. Depuis la Deuxième Guerre mondiale et jusqu’à très récemment, nous vivions dans l’illusion qu’il n’y aurait plus jamais de guerre sur notre sol. Dans ce cadre, qui est en train de changer avec la posture belliciste d’Emmanuel Macron, le peuple avait perdu son utilité d’antan de servir de « chair à canon ». Il faut également comprendre que, par son usage de la novlangue managériale, le Président convoque en réalité tout un imaginaire issu de la Silicon Valley, qui fait de la réussite professionnelle et financière l’alpha et l’oméga de la vie humaine. Quel regard peut-il alors bien porter sur les Français déclassés. C’est facile de répondre à cela, puisqu’il l’a fait lui-même en les appelant « ceux qui ne sont rien ». Difficile d’être plus clair ! Lors de son allocution à l’Élysée, répondant à l’invitation d’Emmanuel Macron, quelques mois seulement après son élection, Yuval Harari fait une prédiction sur l’avènement de l’intelligence artificielle alors que celle-ci est encore complètement inconnue du grand public. Il ne prend pas de pincettes et n’hésite pas à qualifier « d’inutiles » tous ceux qui seront dépassés intellectuellement et économiquement par l’IA. Quand on voit l’acharnement avec lequel le gouvernement a obtenu le vote de la loi légalisant l’euthanasie, dans une acception matérialiste et utilitariste de la vie humaine, cela ne peut que laisser songeur…

Vos commentaires

43 commentaires

  1. Eh oui, une fois encore, on voit que la caste mondialiste est bien d’extrême droite (la vraie). Tout le confirme.
    Définition de l’extrême droite = régime totalitaire qui privilégie une caste prédéfinie (ici, les mondialistes richissimes) au détriment des peuples exploités.

    • Le darwinisme social ne date pas d’hier. Il a été le moteur de l’opposition des peuples. Là, au sein du même peuple, on trie entre « intelligents » et « demeurés ». Le fait est que les « intelligents » ont mis en œuvre des stratégies pour abêtir de manière constante ceux que l’origine sociale prédestine un peu à rester dans la fange : destruction de l’éducation, effondrement des niveaux des enseignants, politique du « du pain et des jeux ». Certains partis politiques jouent de manière constante la « lutte des classes » pour mieux désigner un groupe de personnes à abattre ce qui renforce l’idée qu’il est plus utile de rester dans la fange violente que de tenter de participer à des opérations de correction des excès de l’intelligence (financière). Bref, tout le monde trouve un intérêt immédiat à crisper la situation en augmentant les potentiels d’arc électrique entre les deux pôles. La guerre civile nous guette.

  2. C’est de la perversion narcissique , on pense s’élever soi-même en cherchant à abaisser les autres .

    • On se sert du vulgum pecus comme marche pied pour s’élever, mais le jour où ce marcher pied s’effondre pour avoir été trop écrasé, on s’aperçoit qu’on reste au ras du sol… C’est ce qui va advenir de ceux qui se considèrent comme la caste supérieure. Quand on monte il faut toujours être gentil avec ceux que l’on dépasse. Car ceux là ont de la mémoire et on les retrouvera à la même place le jour où on redescendra…

  3. Comprendre que pour les 13 pour cent de macronistes , le petit peuple qui n’est rien doit bénéficier d’une ingénierie sociale adaptée et apparentée à l’élevage des animaux. Le plus agréable à considérer étant de savoir que des millions de moutons ont voté pour ces ordures lesquels moutons se font tondre et retondre à souhait.

    • Et ils recommenceront. Les Français sont un peuple intelligent qui comprend très vite… Mais il faut leur expliquer longtemps… C’est seulement à la cinquième ou sixième baffe qu’ils commencent à se demander si, par hasard, on ne serait pas en train de leur taper dessus…

  4. Vous avez parfaitement raison s’agissant de l’entourage de Macron. Bernanos dans La France contre les robots confirme : « L’expérience m’a depuis longtemps démontré que l’imbécile n’est jamais simple, et très rarement ignorant » et plus loin : « L’intellectuel est si souvent un imbécile que nous devrions toujours le tenir pour tel, jusqu’à ce qu’il nous ait prouvé de contraire. » Le temps de Macron incarne à la ces mots prémonitoires.

  5. Dans la liste qui suit, un seul est inutile socialement : un politicien, un plombier, un maçon, un médecin, un boucher. Sauras tu trouver lequel ? Indice : la personne à trouver se croit faire partie d’une élite (et si elle est énarque, alors, là….) alors qu’elle ne sait rien faire d’autre qu’ajouter des normes aux normes existantes qui empêchent les autres de tirer tout le profit qu’ils pourraient tirer de leur savoir-faire, ponctionner les fruits du travail des autres personnes de la liste (pour faire quoi de l’argent, personne ne sait trop). Je n’en dis pas plus.

  6. >>> … pour des beaufs, pour des incultes et des ignares que nous sommes très loin d’être … <<<
    Bis repetita ! Le corps électoral français est quand même une entité qui s'est laissée globalement convaincre de virer un Charles de Gaulle pour finir par élire (et réélire dans le dernier cas) une triade composée de Sarkozy, Hollande et Macron.
    Difficile de considérer cela comme de l'intelligence, voire même comme du simple bon sens !

    • Et vous remarquerez qu’à chaque fois on descend un peu plus. On a viré Sarkozy pour élire Hollande qui nous a fait regretter Sarkozy… On a viré Hollande pour élire Macron qui nous fait regretter Hollande, j’ai peur du prochain s’il doit nous faire regretter Macron..,

  7. Que toute cette caste de la soi-disant élite hyper connectée et nouvellement bourgeoise se rende bien compte avec tous ceux qui les suivent et les accompagnent dans leur quête de nous bâillonner,de nous faire passer pour des beaufs, pour des incultes et des ignares que nous sommes très loin d’être aussi idiots qu’ils se l’imaginent dans leur petite tête de crâne d’oeuf de bobos-gochos car ,en ce qui me concerne, mon vote, n’a jamais été un vote de protestation, mais un vote de conviction et nous en avons plus que marre de ces personnes fats et imbues d’eux-mêmes. Non-seulement on veut que les choses changent et reviennent sagement en arrière, mais si ces gens ont réussi une chose,c’est celle de nous les faire haïr au plus haut point et c’est un sentiment que j’assume et que j’estime légitime car il y a bien longtemps que j’ai renoncé à l’hypocrisie .

  8. ça me fait penser a cette phrase de Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes. Quand les abus sont accueillis par la soumission, bientôt la puissance usurpatrice les érige en lois. Le peuple a force d’accepter l’inacceptable et depuis si longtemps, la soumission est devenue un reflexe

    • Pendant longtemps les Français ont été un peuple soucieux du respect de la loi et de l’ordre, qui s’insurgeait quand une pierre tombait dans un jardin en France. Et puis, par manipulation des gouvernements successifs depuis 40 ans, il est devenu veule et sa seule reaction, aujourd’hui quand une pierre tombe dans un jardin en France, est de faire le gros dos et de se réjouir : « Ouf, ça n’est pas dans le mien… ».

  9. Le mépris des autres qu’il soit social,intellectuel ou « inhumain « est evidemment condamnable..toutefois se laisser mépriser l’est tout autant.
    Notre destin est peut-être tracé dès notre
    Naissance,mais il faut porter ses « cojones « ..j’ai une grande admiration pour ceux qui ne se laissent pas faire,qui  » osent » porter des opinions , ne cèdent pas à  » la loi du nombre » et refusent le troupeau..

    • De Gaulle l’a dit il y a bien longtemps : « Les Français sont des veaux »… Aujourd’hui, avec le temps ils se sont croisés avec des moutons…

  10. Une bonne partie de ce peuple à voté et surtout revoté pour ce suppôt du parti de l’étranger. Alors, je m’en tape , mais je m’en tape de cet ersatz de peuple..

  11. L’analyse faite par la classe bourgeoise est affligeante et complètement fausse. Ils confondent PIB et création de richesse, d’où l’effondrement de l’économie française. Paris ne produit pas 30% de la richesse, elle s’accapare 30% de la richesse. Ce n’est pas franchement la même chose. Exemple : un grand avocat en droit international va générer peut 5, 10 ou 20 millions d’euros de PIB. Mais en réalité à part de la paperasse, il sort quoi ? Rien, en richesse réelle 0. Même constat pour un footballeur qui va générer jusqu’à 100 millions d’euros de PIB, tout ça c’est du flan. Je n’ai besoin ni de footballeur ni d’avocat international, ni de M. Laurent Alexandre ou de présentateur de JT à la télé. En revanche, j’ai besoin de maçons, de paysans, d’ouvriers, de policiers (s’ils sont au service du peuple et non de la bourgeoisie), de médecins ou d’infirmières, etc…
    Dans le monde réel, la bourgeoisie à besoin du peuple pour vivre, le peuple vivrait mille fois mieux sans la bourgeoisie. On devrait pousser l’expérience DPE à son extrême. On ferme hermétiquement toutes les grandes métropoles, rien ne rentre, rien ne sort, ni homme, ni marchandise, ni élément immatériel. A votre avis que se passe-t-il ?
    Le niveau de vie « des gueux » va monter en flèche, les bourgeois eux vont mourir !
    1789 est un révolution bourgeoise, sa fin est proche.

    • Même conclusion ici : Les boursicoteurs posent leur porte feuilles sur leur table de nuit avant de s’endormir. et qui le trouvent épaissi au réveil sont victimes de faux monnayeurs. Quel travail ont fourni ces bénéfices?

  12. Quand on sait que la fortune se fait sur un mort ou un vol, on se rend compte que l’argent ne détermine pas l’intelligence d’une personne. Ce qui est aussi sûr, c’est que le sens des priorités mais aussi le bon sens est un sport quotidien pour la classe moyenne et pauvre. Ces parties du peuple constamment rabaissées, infantilisées mais aussi taxées sont au coeur de la tempête causés par les gouvernements. Nous sommes plus lucides que quiconque et nos voix ont plus de valeur, parceque sur le terrain c’est nous qui y sommes. La France c’est nous et pas ces pseudos élites…

  13. Votre article très intéressant rejoint le concept de gentrification de Christophe Guilluy.
    La réussite professionnelle chère au monde macroniste est pourtant toute relative. Ce n’est pas parce qu’on sort de HEC qu’on contribue à l’essor économique de notre pays. Un artisan qui développe une entreprise prospère apporte bien plus qu’un surdiplômé qui fait jouer ses réseaux pour faire carrière.
    Je ne suis pas un fan de Michel Barnier mais j’ai retenu une formule de sa part : « chacun compte. »

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