Editoriaux - Education - 15 janvier 2020

Effondrement du nombre de candidats aux concours d’enseignants : les raisons bien connues -et les autres

Les chiffres officiels sont tombés et il ne sont pas bons. Mais qui est vraiment surpris ?

Les inscriptions à l’agrégation et au CAPES, les deux concours pour exercer dans le second degré, sont en baisse de 10 %, ce qui est considérable. Surtout, pour la première fois dans cette tendance lourde, des disciplines qui n’étaient pas “en tension”, selon la jolie terminologie des spécialistes et du ministère, subissent désormais une forte désaffection.
En effet, selon les chiffres officiels publiés par les syndicats et repris par Le Monde, nul ne sera surpris que l’allemand, les lettres modernes et classiques mais aussi les mathématiques et l’anglais n’attirent plus les vocations.
Mais désormais des disciplines qui se croyaient à l’abri de la vague sont concernées : les sciences de la vie et de la terre (SVT) et les sciences économiques et sociales (SES) perdent respectivement 15 % et 22 % d’inscrits au capes externe par rapport à 2019 !

Réaction du ministère rapportée par Le Monde à ce qui ressemble à une alerte rouge : « C’est une baisse sensible, indéniablement ». Toujours selon Le Monde, le cas des SES et des SVT serait « trop récent » pour être considéré comme une « vraie tendance ». Ben non, attendons encore cinq ans pour voir. “Le ministère dit vouloir « communiquer mieux sur les métiers de l’enseignement », notamment par le biais d’une « campagne nationale forte ». Parfois, on se demande si, au fond, cela n’arrange pas le ministère qui ne cesse de faire appel aux contractuels (près de 40.000 dans les collèges et lycées : du jamais vu !).

Donc une campagne de com’…

Quand j’étais étudiant et que je me destinais au métier d’enseignant, en 1993-1994, fleurissaient déjà des affiches dans les facs et les bureaux des rectorats, comme dans des centres de recrutement. Je me souviens du slogan de l’une d’elles : “Et si on parlait du plaisir d’enseigner ?” Nous en rigolions déjà, sachant ce qui nous attendait. M. Blanquer osera-t-il reprendre la même recette que ses devanciers Jospin et Bayrou ? En tout cas, il a l’air aussi peu inspiré qu’eux – ou aussi dépassé. Ce qui est certain, c’est que le slogan, déjà détourné à l’époque, risquerait de l’être davantage, tant l’exaspération des enseignants est grande.

Les raisons sont archi-connues, et l’on est toujours étonné de devoir les rappeler, mais cela semble indispensable, notamment à destination d’une hiérarchie dont les décisions et les réformes montrent qu’elle semble les ignorer royalement. Alors, en vrac :

– une incontestable érosion salariale due au gel du point d’indice depuis 10 ans et à une réforme des modalités d’avancement sous Hollande : la courbe du ratio traitement/SMIC est à cet égard éloquente pour ceux qui pensent encore que les enseignants sont des nantis. Les négociations salariales actuelles ne pourront à cet égard pas se contenter de revaloriser exclusivement les débuts de carrière, surtout quand on nous oblige à allonger ladite carrière;
– ne parlons pas de la perspective de la retraite, déjà laminée par les réformes de 2003 et 2010 avec la décote, ni de celle d’aujourd’hui puisque le gouvernement reconnaît désormais – sous la pression du mammouth qui s’est ébroué – qu’elle entraînera une baisse sévère des pensions des enseignants;
– un empilement de réformes et d’injonctions, hier avec MMe Vallaud-Belkacem en collège, aujourd’hui avec M. Blanquer au lycée, sources de désorganisation, de stress, de remise en cause permanente et qui, en fait, ne répondent pas aux problèmes de fond : baisse du niveau, problèmes de discipline, absence d’orientation et de sélection véritable etc;
– l’ensauvagement de la société – et pas que dans le 93 – qui déferle jusque dans nos établissements et nos classes ;
– la décomposition des familles : à l’heure où plus d’un quart des enfants vivent avec un seul de leurs parents (le plus souvent la mère), mais tout plein d’écrans, cela n’est pas sans conséquence dans nos classes, n’en déplaise aux collègues qui ne veulent pas voir où est le problème qui leur saute à la figure à chaque cours;
– une absence de véritable politique de ressources humaines, en dehors d’un pouvoir accru donné aux chefs d’établissement, ce qui entraîne de véritables gâchis de compétences;
– et, enfin et surtout, le déni de tout cela par une administration, et parfois même par certains d’entre nous, toujours prompts à se jeter sur le dernier gadget pédagogique à la mode présenté comme la solution miracle.

Donc, oui, nos enfants et nos étudiants ont de très bonnes raisons de ne pas embrasser la carrière d’enseignant ! Quant à nous, fidèles à notre vocation et souvent heureux d’enseigner, mais exaspérés par tout ça, si on parlait du devoir de dire non, enfin ?

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