Editoriaux - Education - 21 décembre 2019

Demain, la France manquera de professeurs ou ne recrutera que les derniers de la classe !

Tout a commencé par un tweet : un jeune professeur de philosophie annonce qu’il démissionnera à la fin de l’année scolaire. Il n’a plus la foi. Et c’est l’Éducation nationale qui la lui a fait perdre. Il s’en est expliqué sur France 24 : un véritable réquisitoire contre la politique éducative menée depuis des décennies.

Bien sûr, il reste encore des professeurs qui continuent d’exercer leur métier, bon gré mal gré. Il faut bien vivre et toucher un salaire, fût-il médiocre. Mais beaucoup démissionnent, à peine entrés dans la carrière. Les autres, résignés, attendent une retraite qui s’éloigne de plus en plus. La réforme projetée n’est que la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Ce n’est pas un professeur blasé qui se plaint de l’état de l’enseignement, c’est un jeune professeur de 29 ans, plein d’enthousiasme au départ, qui a atteint le point de non-retour.

« Mes missions de transmettre un savoir et d’accompagner le développement des esprits des élèves sont devenues impossibles à atteindre », confie-t-il à France 24. Ce n’est pas qu’il soit dénué des qualités voulues pour enseigner : « J’adore ça, il y a des moments extraordinaires comme, par exemple, expliquer quelque chose à un élève et voir son regard s’illuminer, son cerveau s’éveiller parce qu’il a compris. Cela vaut tout l’or du monde, mais […] ces moments sont de plus en plus rares. »

Il ne remonte pas au déluge, il parle de ce qu’il a connu. La réforme du collège, menée en 2015 par , qui introduisait notamment des projets interdisciplinaires, les fameux EPI. Mais comment prétendre à l’interdisciplinarité, comment émanciper l’esprit des élèves, comment leur apprendre à innover sans leur faire acquérir d’abord des bases solides ? On pouvait espérer que allait réparer les dégâts, mais il a mis la charrue avant les bœufs, commençant par réformer le baccalauréat.

« En clair, dès la seconde, les élèves devaient avoir une idée des options à prendre pour la première et la terminale. Sauf que leur demander de choisir plus tôt que d’habitude avec moins de savoir, cela donne un cocktail explosif de tensions et de pressions », commente ce jeune professeur. Certains élèves s’en sortiront, qui ont pu bénéficier de la culture familiale ou échapper aux rouages égalitaristes de la machine infernale. Mais la majorité d’entre eux, faute d’avoir acquis les savoirs fondamentaux, est vouée à l’échec. Ils seront tout juste bons à devenir des exécutants dociles. « J’ai le sentiment de sortir d’un grand théâtre dans lequel tout le monde joue la comédie. »

Il assure que « la souffrance du métier est très grande et elle devrait encore s’accentuer ». Beaucoup de ses collègues songent aussi à démissionner ou à se reconvertir. Les faits semblent lui donner raison. Pour la session 2020 des concours de recrutement, le nombre d’inscrits est en baisse. Et cela ne s’arrangera pas, quand on sait qu’on veut « professionnaliser » davantage le CAPES, introduire « une épreuve de motivation » sans vérifier sérieusement les compétences disciplinaires. Enseigner ce que l’on ne maîtrise pas : voilà l’idéal proposé aux futurs professeurs ! Quant à l’agrégation, certains souhaiteraient sa suppression.

À ce rythme, dans quelques années, n’entreront dans cette carrière dévalorisée que ceux qui n’auront pas trouvé mieux. Les bons étudiants se détourneront du métier de professeur et l’on ne recrutera plus que les derniers de la classe.

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