Editoriaux - Histoire - Société - 12 août 2019

De Gilles de Rais à Jeffrey Epstein : le pouvoir, cet aphrodisiaque suprême

Au Moyen Âge, les grands prédateurs sexuels parcouraient la campagne à cheval. Aujourd’hui, leurs descendants spirituels sillonnent le monde à bord de leur jet privé. Les modi operandi changent, l’idée générale reste.

Certes, Jeffrey Epstein ne tuait pas ses victimes après les avoir abusées sexuellement, comme le célèbre Gilles de Rais, cette figure inspiratrice, dit-on, de Barbe Bleue, et compagnon de Jeanne d’Arc. Ce grand seigneur, issu de la puissante et noble maison de Montmorency-Laval, termina pendu au bout d’une corde, le 26 octobre 1440, à Nantes, après avoir été jugé par les tribunaux canonique et séculier. Il avait été reconnu coupable de « crime et vice contre nature avec des enfants de l’un et de l’autre sexe selon la pratique sodomite ». La cour ecclésiastique lui imputa au moins 140 crimes, si l’on en croit le livre de Georges Bataille (1897-1962), Le Procès de Gilles de Rais (1959).

Le monde est un village et il y a longtemps que l’église n’y a plus sa place au milieu, mais il y a toujours quelque part, un peu à l’écart, un château. Les nouveaux seigneurs, qui n’empestent plus la sueur des longues chevauchées sur leur noble destrier, peuvent, à l’abri des vues indiscrètes et vulgaires, y faire leurs petites affaires. Les modi operandi changent, disions-nous. Voire, finalement. Gilles de Rais utilisaient les services de deux rabatteurs, Henriet et Poitou, qui finirent, comme leur maître, au bout d’une corde. Aujourd’hui, époque plus sophistiquée, on parle d’une société de mannequinat dans laquelle Epstein aurait investi jusqu’à deux millions de dollars, si l’on en croit Marie Claire. Société, toujours selon le magazine féminin, qui serait « accusée d’avoir utilisé sa position pour fournir des visas à des jeunes filles mineures et permettre leur exploitation à travers le globe pour satisfaire les “besoins particuliers” d’Epstein et alimenter son trafic sexuel ».

C’est bien ça : le monde est un village. Et un village où le confort moderne a été installé. Un village aussi grand que les idées sont larges dans ce beau petit monde. Plus d’Henriet et de Poitou, vils manants de basse extraction qu’on imagine l’œil torve et le front bas, allant patauger dans les cours de fermes boueuses. Mais de très chics sociétés de mannequinat où l’on y parle sans doute trois langues sur une moquette impeccable dans des costumes et des tailleurs des meilleures marques.

Gilles de Rais se pensait sans doute un haut et puissant seigneur, ayant pouvoir de vie et de mort sur tout ce qui bougeait sur ses terres. Le pouvoir ! Sur le cours du monde, sur les hommes, sur les femmes… Pouvoir de la terre et du nom, autrefois. Pouvoir de l’argent aujourd’hui. En 1976, Henry Kissinger, qui ne pensait qu’au cours du monde, déclarait au Guardian que le « pouvoir est l’aphrodisiaque suprême ». Rien ne change, sauf que le pouvoir n’est peut-être plus là où l’on pense qu’il est.

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