Colette Marin-Catherine, née en 1929, est une ancienne résistante. On l’a découverte cette année lorsque le court-métrage documentaire du réalisateur américain Anthony Giacchino, Colette, a reçu l’Oscar dans sa catégorie. Dans ce film, on suit Colette Marin-Catherine au cours de sa visite du camp de concentration de Dora, en Allemagne, où mourut son frère en 1945, après avoir été arrêté par la Gestapo pour faits de résistance.

Colette Marin-Catherine a bien voulu donner un long entretien à Boulevard Voltaire.

 

Je m’appelle Colette Marin-Catherine je suis née le 25 avril 1929 a Bretteville-l’Orgueilleuse dans le Calvados.

Il faut arrêter de faire de moi une grande résistante, ça me sort par les yeux ! Pour les journalistes c’est très intéressant et le mot résistant en lettres grasses, ça appelle le lecteur. Pour moi la résistance a été au ras des pâquerettes ! Qui a été résistant dans ma famille ? Tout le monde. Qui a payé le prix fort ? Mon frère.

 

Que signifie cette résistance au ras des pâquerettes ?

 

Par exemple quelqu’un me donnait une enveloppe et me demandait de l’apporter à la mairie pour mettre un cachet. J’y allais. Une dame mettait un cachet sur l’enveloppe, elle savait parfaitement que le document était faux. Cette femme dont on n’a jamais parlé était aussi résistante. Ensuite je rapportais le papier à la maison, où est l’héroïsme ?

 

C’est stupide de faire de moi une héroïne de la résistance. Il était interdit, sous peine de mort, de faire des gerbes de fleurs pour les résistants fusillés ou les aviateurs abattus. Donc comme nous avions un grand jardin et que je savais le faire, je faisais des gerbes de fleurs qui était déposées. Comment ma vie était en danger quand je coupais des fleurs ?

 

Comment votre frère a-t-il été arrêté ?

 

Il distribuait des tracts, avec son copain Lecanu et collectait des armes. Ils ont fait une activité beaucoup plus dangereuse que la mienne. La gerbe que j’avais faite pour Monsieur Frémont qui avait été fusillé, c’est mon frère Jean Pierre qu’il l’a portée sur son vélo.

Lui risquait quelque chose, moi pas du tout. Nous étions une famille de résistants, mais en aucun cas je ne suis l’héroïne de service !

 

Pouvez-vous raconter l’histoire de votre frère ?

 

À 17 ans il a été arrêté par la Gestapo à l’école de Maistrance à Caen où il était éleve officier de marine. Il a été emprisonné à Caen, côté français. Nous avons eu des autorisations de visite et nous avons pu lui rendre visite chaque semaine, jusqu’au jour où nous sommes arrivées et il était parti. Son périple a commencé, il a été envoyé à Fresnes puis à Romainville, puis il est parti de la gare de l’Est au camp de déportation. Il a fait quatre quand avant d’arriver à Dora en Allemagne. Il a été arrêté en 1943 et est mort en 1945. Il a tenu deux ans. Les troupes américaines ont libéré le camp 10 jours plus tard.

 

Vous avez voulu retracer son histoire…

 

Oui car je trouvais qu’on ne parlait presque jamais de mon frère. Or mon frère avait 17 ans c’était un très beau garçon qui avait deux ans d’avance sur ses études, il parlait l’allemand et l’anglais. Il a été arrêté à 17 ans et est mort à 19 ans, on a perdu une grande valeur intellectuelle, on peut peut-être s’en souvenir de temps en temps . Donc j’ai accepté la proposition de film destiné à valoriser Jean-Pierre.

 

Il y a eu un court-métrage sur votre voyage en Allemagne pour retrouver les traces de votre frère. Ce film a été primé à Los Angeles et a a reçu un Oscar. Vous refusez toute récupération politique de l’histoire de votre frère. Pourquoi êtes-vous aussi ferme sur ce sujet ?

 

Rien que le mot politique ça me hérisse. Je ne veux pas en entendre parler. Jean-Pierre ne faisait pas de politique, il se battait pour la France. Le peu que j’ai fait, je l’ai fait pour le France. Ce que j’ai fait a toujours été pour mon pays la France, pour ma Normandie que j’aime et pour ma ville de Caen. J’ai été reçue d’une façon particulièrement attentive et délicate par le président de la république, mais j’en suis à mon 14e président de la république. Je ne vous parle pas du nombre de partis que j’ai vu naître et mourir durant mes 93 ans. Vous comprenez pourquoi je ne veux pas faire de politique ?

 

Dans l’interview pour Canal+ vous avez été agacée lorsqu’on vous a demandé si la montée du rassemblement national vous rappelait l’époque de la deuxième guerre mondiale ? Vous avez répondu que vous ne faisiez pas de politique.

 

Je n’ai pas changé de réponse. S’il recommençait, je l’enverrais promener aussi fermement ! Je lui ai dit que sa question était idiote et je lui ai demandé de me poser une question intelligente.

Et je ne veux pas parler de politique du tout, pas plus à vous qu’aux autres !

 

Vous avez déclaré que votre seule opinion politique était l’amour de la France, que voulez-vous dire ?

 

On naît avec l’amour de la France comme on naît avec les yeux bleus ou les yeux verts. Dans ma famille, un de mes ancêtres a été tué dans la guerre de 1870 et en 1914, ma mère a élevé un de ses frères car ses deux frères et son père avaient été tués, ils étaient Lorrains.

Donc on aime son pays, et quand on voit qu’il a été agressé, l’amour est d’autant plus grand.

 

Cet amour-là a guidé votre engagement ?

 

Absolument, d’ailleurs je suis beaucoup plus fière de mon engagement à l’hôpital militaire de première ligne.

 

Vous avez menti sur votre âge pour rentrer dans cet hôpital ?

 

À presque 16 ans, et j’avais la carrure que j’ai maintenant et j’avais 10 kg de plus. Quand les troupes alliées sont arrivées, le mot d’ordre de la résistance était de se mette à la disposition du premier corps constitué allié. Personne n’avait le droit de continuer sa petite résistance. Mon travail a été de les renseigner sur les repères, les chemins que je pratiquais à vélo depuis 15 ans. J’ai été utile pour les guider. En faisant cela, je me suis retrouvée avec des officiers médecins.

A Norrey-en-Bessin, les Allemands ont lancé deux grenades antichar sur les habitants qui étaient regroupés dans le même abri. Il y a eu 22 tués et 18 grands blessés. Ils ont été pris en charge par les alliés et soignés dans les hôpitaux. Nous avons ramené également des blessés légers dans la jeep dans laquelle j’étais. Nous avions monté un centre de secours dans notre maison, mais nous n’avons pas pu l’occuper longtemps car les alliés craignaient une nouvelle contre-attaque et ils nous ont demandé de quitter le village, avec les vieux, les enfants et les blessés. Avec des employés de mes parents, nous avons trouvé des charrettes à bras dans lesquelles nous avons mis des blessés et des enfants. Puis nous sommes partis vers la côte par les chemins de campagne car la nationale 13 était occupée par les Allemands.

Il y avait 13 km entre notre village et Bayeux, nous avons mis deux jours. Nous sommes arrivés à Bayeux, nous nous sommes arrêtés à l’école Notre-Dame et puis nous avons croisé les médecins de l’hôpital militaire qui étaient en train de s’installer dans le séminaire de Bayeux. Cet hôpital a été monté pour recevoir les blessés car tous les hôpitaux et les pensionnats étaient déjà pleins de blessés. Quand ils ont vu nos blessés, ils ont demandé qui les avait soignés, immédiatement ils nous ont envoyées à l’hôpital. J’ai vu quelque chose de très beau : il nous arrivait des caisses énormes dans lesquelles se trouvait un lit, un matelas, une table de chevet pliante, un pyjama, une chemise de nuit, une paire de chaussons, un thermomètre, un bassin. Il y avait une caisse par blessé et en un temps record, tout l’hôpital a été monté.

Les blessés arrivaient par charrette. Ma mère, qui avait son diplôme de secouriste depuis la guerre de 14 ans, a été immédiatement incorporée dans les infirmières soignantes. Quant à moi, on m’a mise à l’arrivée des blessés, je faisais leur toilette avant de les envoyer vers les médecins. Ça a duré quatre mois, et j’en suis très fière.

 

Avec ma mère, nous avons eu peur à partir du moment où Jean-Pierre a été arrêté par la Gestapo. Un jour j’ai reçu une note qui me demandait de faire l’inventaire du matériel de ma salle avant partir. J’ai voulu m’engager et les suivre, mais quand ils ont su mon âge, ils ont refusé car j’étais trop jeune et je n’avais pas l’âge légal. Avec ma mère nous sommes rentrées chez nous à pied par la nationale 13. Notre maison avait été pillée, des gens squattaient et ne voulaient pas partir. Nous avons dû appeler la gendarmerie qui leur a dit que nous étions bien les propriétaires. Nous avons repris notre vie normale en attendant le retour de mes frères qui ne sont pas revenus.

 

Le 11 novembre 1943, après l’arrestation de votre frère Jean-Pierre, qu’avez-vous fait ?

 

C’est un coup d’orgueil de ma mère ! Ses frères avaient été tués à la guerre de 14, elle fleurissait le monument aux morts chaque année.

Nous avions chacune une gerbe. Sa gerbe était toute blanche et la mienne était de couleur, elle était destinée à Jean Pierre qui officiellement n’était pas mort. Nous étions en grand deuil de ma grand-mère, avec le voile devant. Nous sommes parties de la maison, nous avons fait toute la traversée du village au milieu de la rue, on a déposé nos gerbes et on a fait une prière. Nous sommes revenues et ma mère m’a dit : si on a la chance d’être arrêté, on saura peut-être où est ton frère fermer les guillemets. On n’a pas été arrêtées. Peut-être que le type qui avait dénoncé mon frère n’a pas osé recommencer ou bien il n’était pas là. Il y a des tas d’hypothèses. Les gens du pays nous ont très probablement vu traverser. La boulangère Madame Lecanu a fait un signe de croix et a fermé sa porte, tout le monde a fermé ses portes car personne ne voulait voir pour ne pas être interrogé par la gestapo. On ne pouvait pas être à quatre sur un trottoir sans être interrogé.

 

Je vous suis très reconnaissante de faire ce travail de mémoire pour que vos petits-enfants à vous ne vivent pas le même cauchemar.

 

8 août 2021

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