Il y a des films, parfois, qui sont acclamés ou attaqués pour de mauvaises raisons.

La dernière réalisation de Valeria Bruni Tedeschi, , aura coché les deux cases à la fois. Acclamé dans un premier temps par une certaine presse de gauche qui louait le portrait désinvolte des jeunes théâtreux formés par Pierre Romans et Patrice Chéreau dans les années 80, le film souffre aujourd’hui d’une campagne médiatique dont la cinéaste se serait volontiers passée. L’un des comédiens principaux, Sofiane Bennacer, son ex-compagnon à la ville, est mis en examen pour deux viols et pour violence sur conjoint. Ayant eu vent de rumeurs avant le début du tournage, Valeria Bruni Tedeschi a malgré tout insisté auprès des producteurs pour maintenir Bennacer dans le casting, ce qui lui est aujourd’hui reproché par le milieu. Pourtant, la comédienne-réalisatrice n’a fait que respecter le principe de présomption d’innocence, contrairement à bon nombre d’exploitants qui ont fait le choix de déprogrammer le film de leurs salles…

L’organisation des César, quant à elle, par pure lâcheté et par suivisme politiquement correct, s’est empressée d’effacer Sofiane Bennacer de sa liste des révélations 2023. Indépendamment de l’affaire judiciaire, dont on ne sait pratiquement rien à l’heure actuelle, cette polémique injuste autour de la production nous paraît d’autant plus cruelle qu’elle occulte, sur le champ médiatique, un film d’une rare beauté.

Puisant dans ses souvenirs du temps où elle fréquentait l’école des Amandiers de Nanterre, au début des années 80, Valeria Bruni Tedeschi nous livre une œuvre mélancolique, ouatée et incandescente sur ces jeunes issus de milieux divers qui désiraient plus que tout au monde suivre la formation de Pierre Romans et de Patrice Chéreau. Deux monstres sacrés du théâtre qui, si l’on en croit la cinéaste, tombaient volontiers dans tous les excès et, par conséquent, ne donnaient pas toujours le bon exemple à leurs élèves.

Sorte de Fame, d’Alan Parker, sans le côté glamour et sirupeux, le film est passionnant d’un point de vue anthropologique. Il nous donne à voir un milieu qui, par essence, privilégie l’émotion et les sentiments sur la raison. Un milieu critiquable, ontologiquement de gauche, où l’individu peine souvent à s’effacer devant le projet collectif auquel il participe : la pièce de théâtre. En l’occurrence, Platonov de Tchekhov, que met en scène un Patrice Chéreau (Louis Garrel, placide et charismatique à souhait) particulièrement exigeant face à des élèves dissipés.

Fatalement, le mode de vie libertaire et dissolu de nos jeunes comédiens, passablement narcissiques et ivres de leur passion, conduit à toutes les dérives (tragédies ?) : sexe, drogue et SIDA... En atteste cette séquence poignante où, réunies dans les toilettes de l’école, quatre ou cinq jeunes femmes réalisent, affolées, qu’à coucher à droite à gauche, les élèves de leur classe se sont potentiellement tous transmis le virus. Nous sommes, rappelons-le, dans les années 80 et le VIH commence à faire des ravages. La drogue également. Le personnage d’Étienne, qu’incarne Sofiane Bennacer, s’inspire d’ailleurs librement de Thierry Ravel, compagnon à l’époque de la réalisatrice, décédé en 1991 à l’âge de 28 ans des suites d’une overdose, après un bref début de carrière au .

Lucide sur ses personnages – et sur le sien en particulier –, Valeria Bruni Tedeschi porte un regard à la fois nostalgique et douloureux sur ces années-là, et se refuse à toute idéalisation.

Fort d’un récit foisonnant, bénéficie de surcroît d’une photographie magnifique évoquant la pellicule 16mm. Son ambiance feutrée aux couleurs chaudes le rapproche des Passagers de la nuit, chef-d’œuvre de Mikhaël Hers que nous recensions en mai dernier. Surtout, la réalisatrice prouve, s’il en était besoin, un talent indéniable en matière de direction d’acteurs.

Parmi ces derniers, une étoile monte, Noham Edje, à qui l’on souhaite une grande et belle carrière.

5 étoiles sur 5

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9 décembre 2022

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Un commentaire

  1. Cette presse de gauche qui vilipende ceux qui ne pensent pas comme eux ont tôt fait d’exclure aussi les présumés coupables. Merci à vous, monsieur Marcellesi de ne pas juger une œuvre sur la vie des acteurs mais bien sur le film. C’est ce dernier qui compte et votre jugement donne envie d’aller le voir.

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