Le mouvement MeToo et sa vague de délations semblent s’être calmés, notre quotidien est beaucoup moins rythmé par les accusations en tous genres visant telle personnalité du show-biz ou de la politique. Accusations qui viraient, parfois, à la diffamation pure et simple. Et voilà que sort innocemment, sur nos écrans, un drôle de film sur l’agressivité au volant… Un film qui, comme par hasard, met aux prises une jeune femme, stressée à l’idée de ne pas déposer à temps son gamin à l’école, et un type furibard qui ne supporte pas d’avoir été klaxonné par celle-ci et exige des excuses. Des excuses qui, évidemment, tarderont un peu trop à son goût. De quoi justifier, à ses yeux, une véritable course-poursuite meurtrière aux allures de harcèlement sexuel, laquelle constituera la trame narrative du récit.

Avec Enragé, les intentions du réalisateur Derrick Borte sont transparentes, tant elles conditionnent le profil des personnages. D’un côté, nous avons une jeune femme plutôt jolie, correspondant aux canons habituels de désirabilité comme à ceux de la femme moderne et indépendante, qui fait preuve de courage pour affronter les difficultés du quotidien et se passe très bien de son ex dont elle vient de se séparer. De l’autre, nous avons un type bedonnant et transpirant, shooté aux médocs, qui vient de perdre son boulot et s’affiche suffisamment borderline dès la séquence d’ouverture pour assassiner froidement son ex-épouse et l’amant de celle-ci avant de mettre le feu à leur maison.

En dépit de sa caractérisation très particulière, pourtant, le personnage incarné par Russell Crowe restera anonyme, désigné simplement comme étant « l’homme » dans le générique de fin, comme si celui-ci avait pour fonction de personnifier tous les hommes sans distinction, avec la violence qui les anime ontologiquement. Comprendre, par là, que ce type dominateur, pervers et déterminé pourrait être vous et moi, un type lambda, simplement poussé à bout par le refus d’une femme – Messieurs, gare à vos pulsions, nous dit-on, car il s’en faudrait de peu pour que vous basculiez !

Le générique d’ouverture ne manque pas, non plus, de justifications socio-économiques pour expliquer, par des extraits d’émissions radiophoniques et télévisuelles, l’ensauvagement de la société jusque dans le comportement des automobilistes, renvoyant le mâle de base à sa nature supposément prédatrice. Un propos facile et naïf qui fait l’impasse sur des données éminemment plus pertinentes telles que l’atomisation de l’individu, la culture du narcissisme, l’hyper-subjectivisation qui en découle, la désagrégation du « commun » (que favorisent aussi l’immigration de masse et le multiculturalisme), sans oublier l’importance délirante accordée à l’instant présent qui fait qu’un conducteur se sente légitime de klaxonner son prochain, jugé trop lent, quitte à casser les oreilles de tout le monde dans la rue.

L’ennui, c’est qu’à tergiverser entre le discours classique sur les violences faites aux femmes et celui sur l’ensauvagement général de la société où chacun ne pense plus qu’à soi, le réalisateur ne sait plus bien ce qu’il veut raconter, met tout au même niveau et revient, finalement, à son inspiration première : la traque par un homme d’une femme qui refuse de s’excuser. Une héroïne qui, féminisme oblige, trouvera seule la résolution de ce cauchemar.

Si l’on met de côté la toile de fond idéologique d’Enragé, les incohérences de son propos et sa violence un peu trop graphique et complaisante, il demeure un bon thriller psychologique de série B, soutenu et captivant, porté par une brochette d’acteurs au diapason. Plus pervers encore que le scénario de Duel, de Steven Spielberg, celui de Derrick Borte offre à Russell Crowe un rôle que ses admirateurs ne seront pas prêts d’oublier.

2 étoiles sur 5

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