[Cinéma] Dream Scenario, la raison face aux dangers du subjectivisme

film Dream scenario

En juin dernier, nous recensions le premier long-métrage de Kristoffer Borgli, Sick of Myself. Un film bien senti, quoiqu’un peu sec, qui raillait avec cruauté le narcissisme d’une certaine jeunesse capable de risques inconsidérés pour satisfaire son désir de renommée sur les réseaux sociaux. Fort de ce premier succès, le cinéaste norvégien nous revient aujourd’hui avec Dream Scenario, un premier film américain non moins subversif prenant pour sujet le monde des rêves et de l’imaginaire.

Le récit suit un professeur d’université, Paul Matthews, scientifique spécialisé dans la biologie de l’évolution et les comportements animaliers qui, du jour au lendemain, s’aperçoit qu’il apparaît dans les rêves de millions d’individus. Passée la sidération, une notoriété inespérée éclate ; les gens, dans la rue comme dans les médias, ne parlent plus que de lui, au point que le professeur Matthews voit s’accumuler les occasions et envisage sérieusement de redonner un coup de fouet à une carrière pantouflarde à l’université. Malheureusement pour lui, le temps des rêves laisse place, peu à peu, à celui des cauchemars ; les gens se mettent à lui reprocher de les avoir agressés, violés ou tués dans leurs rêves (!). De personnage populaire, Paul Matthews devient alors, malgré lui, ennemi public numéro un, puis énième victime de cette cancel culture lamentable qui fait rage sur les campus américains…

Une mise au pilori bien réelle

Le film de Kristoffer Borgli, précisément, nous montre, sous l’angle du fantastique et de l’absurde, comment, de nos jours, la subjectivité se fait totalitaire au point que les gens s’estiment à tout moment, et complaisamment, victimes d’atteintes ou d’agressions diverses qui, de fait, n’existent que dans leurs rêves (fantasmes ?). Des atteintes imaginaires qui se soldent bien souvent par des procès d’intention, invoquant la sempiternelle « cage aux phobes » de Philippe Muray, voire le procès judiciaire, et justifient dans le cas présent la mise au pilori (bien réelle) d’un homme innocent et bien sous tous rapports.

Victime concrète du subjectivisme totalitaire de ses contemporains, Matthews finit par tout perdre, sa place à l’université comme son mariage. Les rêves des autres ayant fait de sa vie un véritable cauchemar, ce professeur cartésien et scientifique commence, à son tour, à déraisonner et en vient à s’estimer victime de lui-même, à se haïr et à demander pardon sur Internet à tous ces gens qu’il a agressés à son insu dans leurs rêves – une scène de contrition surréaliste, aussi drôle que pathétique.

Une fable aigre-douce

Poétique, l’issue de Dream Scenario fait l’hypothèse amère d’un retour au bonheur pour notre héros à travers le rêve et la subjectivité, là où d’autres prôneraient davantage l’esprit de révolte et la combativité. La fin, naturellement, prête au débat…

Toujours aussi inventive, la mise en scène de Kristoffer Borgli sert judicieusement une fable aigre-douce qui a le mérite d’offrir à Nicolas Cage un rôle à la mesure de son potentiel, mais qui gomme aussi les faiblesses de Sick of Myself, à savoir le manque d’empathie dont le cinéaste faisait preuve à l’égard de son héroïne. Ici, l’humanité et la vulnérabilité du professeur Matthews soulignent à merveille l’injustice de son sort et l’abjection dans laquelle est plongée notre époque.

4 étoiles sur 5

Pierre Marcellesi
Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

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