Adapté du roman autobiographique de Noriko Morishita, Dans un jardin qu’on dirait éternel narre à la première personne le parcours d’une jeune femme s’initiant au cha-no-yu, la traditionnelle cérémonie du thé japonaise dont l’esprit s’imprègne des trois sagesses chinoises : taoïsme, confucianisme et bouddhisme. Une démarche qui, prévue initialement pour durer quelques mois, s’étendra sur plus de vingt ans de la vie de Noriko et lui permettra d’appréhender de façon adéquate les joies, peines et frustrations de l’existence.

Accompagnée dans un premier temps par sa cousine, qui très vite passera à autre chose, la jeune femme se laissera séduire par l’enseignement de maître Takeda et n’aura de cesse, dès lors, de répondre présente aux cérémonies du samedi et de parfaire son apprentissage.

Issue historiquement d’un rituel tch’an (méditatif) pratiqué par les moines bouddhistes, et fixée dans sa forme séculaire au XVe siècle sous le patronage du shogun Yoshimasa Ashikaga, la cérémonie du thé est devenue, depuis, un symbole important de la culture et de l’identité japonaises, même si la plupart des buveurs de thé en méconnaissent les subtilités. Sa philosophie, « véritable esprit démocratique de l’Extrême-Orient en ce qu’elle fait de chacun de ses adeptes un aristocrate du goût », selon le mot d’Okakura Kakuzô dans Le Livre du thé, se fonde sur le respect des rites cher à l’idéal confucéen dans la mesure où tout est codifié et occupe une place bien particulière avec ses divers instruments, et où l’individu se subordonne au reste du groupe venu participer à la cérémonie : « Vaincre son moi pour se replacer dans le sens des rites, nous dit Confucius, c’est là l’humanité véritable. » D’une certaine façon, la finalité de la cérémonie (manger des gâteaux et boire une tasse de thé) importe moins que les moyens mis en œuvre, car de ceux-là découlent le beau et l’harmonie sociale.

Le cha-no-yu, comme le montre le film, doit beaucoup également au Dao de Lao-tseu et de Tchouang-tseu et au Zen des moines bouddhistes qui partagent tous deux un certain rapport à l’infini et à l’inachevé puisque, nous disent les premiers, tout est cyclique, tout est mouvement. Le yin est ce qui deviendra yang, et le yang ce qui deviendra yin. D’où le cycle interminable des saisons et des années qui rythme à l’écran la vie de Noriko et figure le mouvement du Dao auquel chacun a le devoir de se conformer naturellement, pour ne pas dire instinctivement. Le maître Takeda reproche, d’ailleurs, souvent à ses disciples de trop intellectualiser les rites de la cérémonie, de trop réfléchir aux gestes. Comment, alors, ne pas penser à Tchouang-tseu, le génie du taoïsme, lorsqu’il évoque le boucher du prince Wen-houei capable de dépecer un bœuf dans le moindre détail tout en étant guidé par son seul instinct : « J’aime le Dao et ainsi je progresse dans mon art. Au début de ma carrière, je ne voyais que le bœuf. Après trois ans d’exercice, je ne voyais plus le bœuf. Maintenant, c’est mon esprit qui opère plus que mes yeux. Mes sens n’agissent plus, mais seulement mon esprit. »

La synthèse entre le souci confucéen d’apprentissage et de perfectionnement de soi et le souci taoïste d’agir par pur instinct et de refuser l’intellect paraît difficilement réalisable, tant sont foncièrement incompatibles ces deux pensées ; Noriko mettra plus de vingt ans à trouver un compromis. D’une approche d’abord confucéenne, de par l’apprentissage stricto sensu des rites, elle parviendra finalement au Dao par l’intégration et l’application inconsciente de ceux-ci. Ce jour-là, seulement, pourra-t-elle transmettre à son tour le flambeau de maître Takeda.
Le réalisateur Tatsushi Ōmori nous livre ici un film d’une rare profondeur, à la mise en scène éloquente et humble à la fois. Les amoureux du thé et de la pensée orientale auraient tort de passer à côté.

5 étoiles sur 5

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