Editoriaux - Théâtre - 15 mai 2019

Cérémonie des Molière 2019 : le bal des tartuffes

Ce lundi avait lieu la soirée annuelle des Molière, au cours de laquelle le monde mondain de la culture – pôle théâtre – se retrouve entre soi à Paris – jamais à Marvejols, en Lozère, ou à Graissessac, dans l’Hérault – pour célébrer quelques-uns des spectacles les mieux-pensants et les plus conformes de l’année.

Les exemples fameux ne manquaient pas. Il y avait la consécration de la cent-millionième mise en scène de Shakespeare, La Nuit des rois revisitée, transformée en spectacle transgenre ! Ah, ma chère, quelle douceur ! Toute la critique parisienne s’était bousculée à la Comédie-Française pour cet événement ! Il y avait encore celle de Blanche Gardin, la subversive de service, saluée par Libé, grande cracheuse dans la soupe culturelle Macron et dont on se demande ce qu’elle faisait là, puisqu’elle refuse les médailles officielles, cette insolente ! Il y avait celle du sempiternel François Morel, sommet du politiquement correct et de la niaiserie made in France Inter, et d’autres sans surprise – on prend toujours les mêmes et on recommence !

Avant la retransmission, en différé, France 2 donnait – ça ne s’invente pas – un téléfilm sur l’hypocrisie, dénoncée en son temps par Molière, à travers son Tartuffe. Une véritable mise en abyme, comme diraient les femmes savantes d’aujourd’hui : les Tartuffe nouveaux s’appropriant celui du XVIIe et portant sa critique.

Dans cette apothéose du conformisme culturel, les bustes de Molière étaient partout. Et pourtant, même s’il est commode de l’oublier, son théâtre n’a-t-il pas été, en son temps, l’un des plus subversifs qui soit ? Et le paradoxe – et non des moindres ! – de ce culte par statuettes est bien la manière dont il occulte cet aspect essentiel de son œuvre et, au lieu de lui redonner toute sa force et son sens originel, contribue à l’aseptiser.

N’est-il pas étonnant qu’un des auteurs les plus dérangeants de notre théâtre soit aussi l’un des plus joués et célébrés dans les théâtres de la bien-pensance actuelle, et les lieux du ronron culturel ? Oui, l’auteur qui vit en son temps ses pièces interdites, notamment Le Tartuffe, pendant cinq ans, l’homme de théâtre qui, sans la protection de Louis XIV, monarque absolu et donc au-dessus des coteries – tout le contraire d’un Jack Lang -, n’aurait jamais pu accéder à la notoriété qui fut la sienne, détesté par les puissants, excommunié par l’Église, se voit de nos jours adulé et mis à toutes les sauces par les Trissotin du théâtre officiel, chasseurs de subventions publiques, pour qui, comme chez Les Femmes savantes, « nul n’aura de l’esprit hors eux et leurs amis », et par les curés de l’Église médiatique ou les Tartuffe du milieu politique, tous ces grands donneurs de leçons, spécialistes des postures et surtout imposteurs, dont les actes sont à l’opposé de ce qu’ils affectent d’être, bref, ces mêmes pédants, ces mêmes hypocrites qu’il a ridiculisés. C’est que jouer Molière ne dérange plus grand monde. Les formes de tous ces travers ont changé. Qui connaît les précieux du XVIIe ? Qui se préoccupe des dévots, vrais ou faux ?

Mais si Molière vivait aujourd’hui, c’est toute cette caste et son hypocrisie dont il ferait la satire dans ses pièces. Alors, la censure lui tomberait dessus, sous sa forme actuelle : le silence, le mépris. Faire comme si celui qui a cette audace n’existait pas…

Pourtant, et Molière l’avait bien compris, à quoi sert le théâtre, s’il ne doit déranger rien ni personne, à commencer par le catéchisme culturel des bien-pensants ? À quoi sert le théâtre s’il doit rester un art de mollusques subventionnés, d’iconoclastes de salon ou un élitisme autoproclamé d’artistes ministériels ?

Alors, pour introduire chacune de ces soirées, ne serait-il pas opportun de représenter ce que Molière aurait pu écrire, s’il était parmi nous ? Et lui attribuer un Molière, un vrai ! Ne serait-ce pas la meilleure manière d’honorer ce grand auteur du théâtre français ?

Mais nos ministres de la Culture ne sont pas Louis XIV. Peut-être faudrait-il que le monde du théâtre lance une pétition pour le retour au pouvoir du Roi-Soleil !

À lire aussi

L’apocalypse des bobos : cessons de confondre la planète avec l’humanité !

L’homme ne détruit pas la planète, il se détruit lui-même ! …