Editoriaux - Société - 15 mai 2019

De nouvelles précieuses s’en prennent au dictionnaire

Après avoir pensé « bobards montés par des antiféministes imaginatifs », il a fallu se rendre à l’évidence : des femmes, des universitaires solidement titrées, ont entrepris de rebaptiser les différentes parties du sexe féminin. C’est parti, comme il ne nous étonnera pas, du monde anglo-saxon, ce qui ne veut pas dire que les Françaises ne vont pas s’en emparer pour sommer l’Académie de modifier le dictionnaire. Après le femmage (si peu euphonique et qui fait penser au fermage) et le féminicide cher à Mme Schiappa, qui nous est venu des États-Unis dans les années 70 pour désigner le meurtre d’une femme, visée parce qu’elle est femme – mot enregistré par Robert, pas encore par Larousse -, voici d’autres termes qu’il faudra bannir et remplacer, si l’on en croit un article de RTBF publié le 10 mai dernier.

Le point de départ est simple et commun : ce sont les hommes qui ont nommé les parties intimes féminines et, comme d’habitude, ils n’ont pensé qu’à eux. C’est une sexologue américaine, citée dans l’article, qui le dit : « Les mots liés au sexe dans l’anatomie sont faits pour renforcer l’hétéronormativité et une idée du sexe uniquement basée sur la reproduction. »

D’où ce résultat, tel qu’énoncé par l’auteur de l’article : les noms de dieux mythologiques ou de vieux anatomistes blancs squattent aujourd’hui toute la zone du bassin féminin. Ce n’est pas tout à fait vrai, comme nous allons le voir, mais significatif du climat de guerre des sexes qui nous est imposé. Ces mots, donc, installent une forme de domination sur le corps féminin et empêchent les femmes d’être maîtresses d’elles-mêmes.

Des exemples, direz-vous ! Allons-y : clitoris vient du grec et désigne, selon certains spécialistes, une clé ou un fermoir, ce qui est très blessant, bien sûr, pour les femmes, d’où l’idée de le remplacer par l’éminence ! Je n’ose imaginer les plaisanteries sur ce terme. Continuons avec le vagin : là, c’est l’horreur, puisque le terme latin désignait la gaine, le fourreau où était rangée l’épée. Où l’on voit le vagin réduit à la seule fonction d’accueillir l’organe masculin, l’épée par excellence. Alors, on propose trou de devant, expression dont l’élégance et la poésie vous ravissent sans doute. Terminons avec l’utérus, qu’on nous propose de remplacer par le nid. Là, on ne comprend plus : étymologiquement, uterus, en latin (hystera, en grec) veut dire ventre maternel et le nid en est bien une sorte d’équivalent, puisque y sont couvés les œufs, bien au chaud sous la poule. Alors, pourquoi refuser utérus ? À cause de l’hystérie, maladie inventée contre les femmes puisque, dans l’Antiquité, cette pathologie était attribuée à un dysfonctionnement de l’utérus. Peu importe qu’aujourd’hui, on en admette l’origine psychique et non organique et que les hommes en souffrent comme les femmes. Il faut délivrer celles-ci de la malédiction de l’utérus pour la bienfaisance du nid.

Gagnons-nous vraiment au change quand, à la place de termes dont nous ignorions sens premier et étymologie et qui, donc, ne pouvaient guère nous blesser, nous sont proposés des mots propres à tous les détournements ? Les femmes en retireront-elles plus de respect et considération ?

Cette nouvelle préciosité est aussi ridicule que la première au XVIIe siècle, quand on proscrivait poitrine parce qu’on disait « poitrine de veau » et qu’on cherchait à évacuer la grossièreté du balai autant que l’horreur du cadavre. Pourtant, toutes les précieuses n’étaient pas ridicules et tous les combats féminins ne sont pas grotesques. Mais le risque est que le ridicule des unes, qui donnent furieusement envie qu’un nouveau Molière ne règle leur compte, emporte avec lui la légitimité des autres.

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