Editoriaux - Justice - Musique - People - Table - Tribune - 17 mars 2018

Bertrand Cantat : la dictature de l’émotion

Bertrand Cantat ne vous inspire aucune sympathie ? C’est possible, et c’est votre droit. L’homme a ses adeptes, le chanteur a ses groupies. L’ancien compagnon de Marie Trintignant, qu’il a frappée mortellement un jour de 2003, suscite chez beaucoup un malaise. Et ce malaise s’exprime parfois de manière exceptionnellement violente. C’est ce que dénonce Philippe Laflaquière, le juge de l’application des peines qui lui a accordé une libération conditionnelle en 2007, dans une tribune publiée par France Info.

Ce texte est digne et inspire le respect. Il est rare, en effet, qu’un magistrat s’exprime publiquement à propos des criminels dont il a eu à gérer la peine et à préparer la sortie. Bertrand Cantat, condamné pour coups mortels en 2004 à huit années de prison, a été libéré à la moitié de sa peine, à titre conditionnel, en 2007. Il s’agit d’une procédure habituelle et strictement légale, quoi qu’on pense de son bien-fondé. Il n’a, semble-t-il, bénéficié d’aucune clémence particulière par rapport aux autres détenus inconnus du grand public.

À l’occasion d’une tournée programmée depuis plusieurs mois, de nombreuses voix se sont élevées pour s’indigner contre le retour de Cantat en pleine lumière. Deux concerts ont d’ores et déjà été annulés. Un concert à Strasbourg le 7 mars a provoqué un tollé de la part d’une cohorte d’associations aux noms évocateurs : Les Effronté-e-s Strasbourg, CLASH (Convergence des luttes anti-spéciste et humaines), Collectif Copines Strasbourg, Food Not Bombs Strasbourg, Solidaires étudiant-e-s Alsace, NPA Strasbourg. De quoi mettre en rage le magistrat, qui a dénoncé la dictature de l’émotion dans des termes très nets :

« […] je me doutais que certaines difficultés étaient à prévoir compte tenu d’un probable retour sur scène à moyen ou long terme. Mais je n’imaginais pas qu’elles interviendraient dix ans plus tard, avec un déchaînement des passions qui s’exprime aujourd’hui jusque dans la rue. C’était sans compter la montée en puissance des réseaux sociaux, formidable caisse de résonance d’une “dictature de l’émotion” depuis longtemps dénoncée. Bien évidemment, le magistrat et le citoyen que je suis ne peuvent qu’approuver la libération de la parole et l’action des mouvements féministes. Mais ce combat pleinement légitime tourne maintenant à la vindicte publique. Sans autre forme de procès, une véritable mise au pilori en place médiatique.”

En réalité, Bertrand Cantat n’intéresse pas ces gens-là. Il est, d’ailleurs, de leur bord, engagé à gauche, et partage sans doute une bonne part de leurs slogans. Il leur sert de prétexte à diffuser cette insupportable idéologie de la culpabilité masculine, qui fait de tout homme un salaud en puissance – voire en acte – et de tout condamné pour des faits de violence sur conjoint un individu irrécupérable. C’est l’esprit « Balance ton porc » exacerbé à l’extrême. Or, si les faits pour lesquels il a été condamné sont objectivement odieux, si la peine prononcée à son encontre était justifiée, si l’on peut regretter qu’il n’ait pas purgé cette peine jusqu’au bout, il faut désespérer de la nature humaine pour considérer qu’il sera à jamais un criminel.

Eh bien, non ! Quelle que soit l’antipathie que l’homme peut susciter, il n’existe aucune raison, dans ce cas précis, de penser que le juge qui l’a libéré n’a pas apprécié totalement les raisons d’une telle décision. Face à un cas aussi médiatisé, il est même probable qu’il a redoublé de précautions. Il le dit d’ailleurs : “La notoriété de la victime, et celle de l’auteur, en faisaient une affaire exceptionnelle, laquelle fut pourtant traitée selon les critères habituels.” Il est usuel – et l’auteur de ces lignes n’y manque pas – de dénoncer le fonctionnement de la Justice en France. Mais lorsqu’un condamné démontre, par son comportement et ses efforts, qu’il a pris conscience de la gravité des actes qu’il a commis, lorsqu’il décide d’accepter sa peine et de la mettre à profit pour revenir dans le droit chemin, il n’appartient pas à quelques groupuscules d’excités de le condamner une seconde fois pour des motifs de basse propagande.

Merci au juge Lafraquière de l’avoir rappelé, fermement et dignement.

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