Armées - Editoriaux - 23 octobre 2019

Attaque du Drakkar : « Je suis arrivé sur les lieux du drame quelques dizaines de minutes après l’explosion »

Il y a six ans, vous publiiez « Para de la paix » s’en va en guerre. Le 3e RPIMa à Beyrouth (1982-1984). Témoignages. Cette année fut aussi celle des commémorations du 30e anniversaire de l’attaque du Drakkar, au cours desquelles furent à nouveau soulevées quelques interrogations sur la nature de l’explosion. Peut-on toujours s’attendre à ce que le sujet s’éclaircisse ? Pouvez-vous nous rappeler, en quelques mots, ce qu’il s’est passé ce jour-là ?
 
On a tendance à oublier, avec le temps, que cette affaire libanaise se déroule sur fond de guerre froide et de guerre Iran/Irak. Les Soviétiques sont présents sur cette zone. Ce sont des artilleurs russes qui réglaient les tirs d’artillerie des milices libanaises, qui tiraient depuis le massif du Chouf, sur les unités de la FMSB (Force multinationale de sécurité à Beyrouth). Les unités de la FMSB sont considérées par les Soviétiques comme une émanation de l’OTAN. Les Soviétiques sont en Syrie. Ce sont eux qui ont formé et équipé les forces syriennes et les Palestiniens. Ensuite, le Hezbollah est le bras armé de l’Iran au Liban. L’Iran ne voit pas d’un bon œil les livraisons par la France d’avions de combat à l’Irak.

Les supputations concernant l’immeuble du Drakkar piégé au départ des Syriens et non assaini à l’arrivée du contingent français relèvent donc de ce penchant au complotisme familier de ceux qui, ne sachant pas, savent mieux que le voisin ! On oublie qu’une famille libanaise modeste vivait dans l’immeuble depuis des mois et était déjà sur place du temps des Syriens.

Je suis arrivé sur les lieux du drame quelques dizaines de minutes après l’explosion. Mon régiment, le 3e RPIMa, a aidé à dégager les corps des gravats et j’ai personnellement vu la carcasse du véhicule-bombe au milieu desdits gravats. N’oublions pas, enfin, que l’attaque du Drakkar a été précédée par l’attaque du contingent US en zone aéroportuaire, un contingent habituellement hébergé à bord des navire US au mouillage à vue des côtes. Un contingent majeur de l’OTAN.

En conclusion, le quatuor Iran-Hezbollah-Soviétiques-Syrie est bien l’instigateur et l’exécutant de l’attaque des contingents français et US. L’échec de la « riposte » française contre la représentation iranienne de Beyrouth, menée par la DGSE hébergée dans les locaux de mon régiment, a eu pour conséquence, en décembre 83, une nouvelle attaque par camion-bombe desdits locaux du 3e RPIMa, faisant un mort et dix-sept blessés graves. Il reste à savoir qui était l’instigateur des attaques : les Soviétiques ou l’Iran ? J’ai tendance à croire qu’il y a eu concertation entre l’Iran et l’URSS, qui a donné vraisemblablement le feu vert à l’Iran pour faire jouer le Hezbollah local ou le syrien voisin.

L’armée de terre est aujourd’hui engagée dans plusieurs OPEX majeures (Barkhane, Chammal…), confrontée à des conflits devenus des crises qui s’enkystent, selon le général Thierry Burkhard… « Nous peinons à transformer nos victoires militaires en sortie de crise », dit-il. Quel est votre regard sur ces situations ?

Les interrogations actuelles sur les OPEX ne datent pas d’hier. Autant l’entrée en premier sur un théâtre africain ne présente pas trop de difficultés, autant, en Afrique, y demeurer et en sortir est beaucoup plus complexe, et le temps du rejet par le pays bénéficiaire de notre intervention vient au bout de quelques années. C’est le cas au Mali, comme ce le fut partout ailleurs.
D’une façon générale, les politiques français se refusent à voir l’importance des ethnies et la permanence dans le temps de leur antagonisme. Cet aveuglement les conduit à des erreurs d’appréciation. Mais bien d’autres utopies font que les armées s’essoufflent à vouloir œuvrer en Afrique pour la tenue d’élections et l’adoption de pratiques démocratiques. L’utopie du G5 Sahel : les forces africaines ne sont pas prêtes à se substituer aux contingents français. L’utopie de « la défense européenne », comme le démontre au quotidien la frilosité des contingents allemands. Et l’utopie des capacités logistiques nationales, comme le démontrent l’usure des équipements, l’absence de moyens gros porteurs à long rayon d’action, etc.

En d’autres termes, je ne suis pas certain que ce soit l’intérêt de la France de rester au Sahel en l’état actuel des choses. L’idée première consistait à dire qu’il fallait éradiquer l’islamisme en Afrique avant qu’il ne nous attaque. L’actualité montre qu’il serait peut-être plus utile de rapatrier nos forces pour lutter contre cet islamisme en France. Mais les pouvoirs de gauche, de droite et du « en même temps » se sont toujours bien accommodés de savoir leurs armées professionnelles occupées, et ce, à distance de la métropole. Les USA se concentrent sur leurs propres intérêts ; le temps d’une révision stratégique est sans doute venu.

L’armée doit également faire face au phénomène de radicalisation. En 2016, une cinquantaine de militaires étaient « surveillés ». Comment expliquez-vous cette impasse ?

Je ne suis pas inquiet au sujet des unités opérationnelles, qui vivent en collectivité et au sein desquelles l’encadrement est au contact. Une déviance est alors vite repérée. Les unités des services et d’administration (commissariat, maintenance, santé, administration centrale) sont sans doute plus vulnérables. J’ai la naïveté, peut-être, de croire que le compte rendu reste un réflexe des gens en uniforme. Pour autant, je garde en mémoire l’émergence subite de cellules en sommeil du Parti communiste à l’heure du putsch des généraux en mars 1961 sur la base aérienne de Blida. J’ai eu connaissance a posteriori de cadres du Parti communiste désignés par le parti pour suivre une formation d’officier ou de sous-officier au cours de leur service militaire.

Il convient donc bien de rester sur ses gardes et de ne pas oublier la capacité de ceux contre qui nous sommes en guerre à dissimuler leurs intentions, forts des faiblesses de nos contemporains rongés par la repentance.

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