Editoriaux - Histoire - 23 mars 2019

Armée et maintien de l’ordre : petit rappel historique

C’est un sujet qui pourrait valoir un volumineux ouvrage à lui seul, en un ou deux tomes peut-être, ouvrage qui détaillerait la doctrine, la stratégie, la tactique et l’opérationnel de l’emploi des forces armées dans le maintien de l’ordre. Il est vrai que, dès que la France va mal, elle se replie sur ses fondamentaux que sont la sécurité et donc l’armée. Que de politiques ont pu, récemment, demander l’intervention de nos forces kaki dans telle banlieue grenobloise, parisienne ou marseillaise pour y rétablir l’ordre et la tranquillité publics !

Alors, à l’aune de l’histoire, qu’en est-il vraiment du déploiement de nos vaillants soldats pour rétablir la pax gallica au sein de nos villes et campagnes ? La réponse est simple : avant la création de la gendarmerie mobile en 1921, le maintien de l’ordre était à la charge de la troupe, spécialement l’infanterie et la cavalerie. C’est vrai sous l’Ancien régime quand les Gardes suisses et Gardes françaises ont réprimé les foules révolutionnaires. Si la révolte des Canuts, à Lyon, en novembre 1831, est écrasée dans l’œuf par l’arrivée de la Garde nationale, la seconde insurrection d’avril 1834 se termine dans un bain de sang : 600 victimes, morts et blessés ainsi que 10.000 arrestations. Lors de la révolution de 1848, la gendarmerie numériquement débordée et la garde nationale fréquemment défaillante, le pouvoir provisoire recourt à l’armée pour contrer l’agitation paysanne dans les campagnes et les troubles ouvriers dans les villes 1. Il déploie en majorité des régiments d’infanterie et de cavalerie. Là encore, le sang coule tant à Paris qu’en province. Que dire de la Semaine sanglante (21-28 mai 1871) quand les troupes versaillaises du général Félix Douay (1816-1879), commandant le 4e corps d’armée, répriment l’insurrection des fédérés ! Les chiffres varient selon les historiens, qui s’accordent entre 10.000 et 20.000 morts côté communard, quand l’armée relève près de 900 tués, 6.500 blessés et compte près de 200 disparus.

Le 1er mai 1891, les militaires du 84e régiment d’infanterie d’Avesnes et du 145e de Ligne 2, pris à partie, à Fourmies (Nord), par des manifestants qui réclamaient la journée de huit heures, tirent sur la foule : on dénombre neuf morts âgés de 11 à 30 ans, et trente-cinq blessés.

Lorsque Georges Clemenceau est ministre de l’Intérieur, il fait monter à Paris jusqu’à 40.000 hommes de troupe pour encadrer des défilés de la fête du Travail. Il envoie aussi 22 régiments d’infanterie et 12 régiments de cavalerie occuper tout le Midi : 25.000 fantassins et 8.000 cavaliers. Ils contiennent, en faisant parfois le coup de feu, les manifestations viticoles de 1907. Pendant les trois années de son ministère (1906-1909), il y a 18 morts au cours d’opérations de maintien de l’ordre. Après la guerre de 14-18, il n’est plus possible d’utiliser l’armée victorieuse pour ces opérations intérieures. En théorie, seulement. Car c’est pourtant bien elle que l’on envoie, à partir du 4 octobre 1948, occuper les bassins miniers de Lorraine, en grève depuis quelques jours. Le gouvernement d’Henri Queuille (1884-1970) commence par envoyer des troupes française d’occupation en Allemagne avant de rappeler 60.000 réservistes. Cette solide armée, épaulée par les CRS, a pour mission de monter à l’assaut des piquets de grève et faire reprendre le travail aux mineurs, de gré ou de force.

En 2019, le contexte politique, économique et social est différent. Le rôle des forces armées est d’assurer la protection de la population, du territoire et des intérêts français contre les agressions armées et les autres menaces susceptibles de mettre en cause la sécurité nationale. Et nos soldats ne sont pas formés au maintien de l’ordre.

Notes:

  1. Coquerelle Suzanne, L’Armée et la répression dans les campagnes (1848), in Bibliothèque de la Révolution de 1848, tome XVIII, 1955. L’Armée et la Seconde République
  2. Le terme « régiments d’infanterie de ligne » ou « xième de Ligne » désigne les unités d’infanterie classique, généralement des fusiliers, qui combattaient en formation en ligne et composaient les compagnies du centre d’un bataillon.

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