La dernière perle dans le grand procès de l'appropriation culturelle date de pas plus tard que le 26 juillet à Berne, en Suisse : « Des musiciens blancs portent des dreadlocks, leur concert est stoppé », titre 20min.ch. « Dénonçant une appropriation culturelle, des spectateurs se sont dits mal à l’aise de voir des musiciens blancs endosser la culture rasta dans un bistrot de Berne. » « Nous ne sommes pas racistes », s’est cru obligé de préciser, hélas, l’un des membres du groupe (Lauwarm). « Sur Facebook, les organisateurs se sont excusés auprès de toutes les personnes chez qui le concert a provoqué de mauvais sentiments », précise encore 20mn.ch. Excuses somme toute bien plus inquiétantes que tout le reste.

Je n’ai découvert le concept d'« appropriation culturelle » que sur le tard, même si mon instinct me souffla à la seconde que ce devait être l’un de ces trucs rabat-joie de gauche, voire écolo. La fille vegan de connaissance de longue date me le balança tout de go à la figure après que je me fus efforcé d'exprimer mon admiration pour l’équipe néo-zélandaise de rugby - « All Black », pour les intimes -, laquelle me semble être une synthèse de deux cultures : celle du geste improbable surgi de nulle part, du génie maori, et celle, plus stratégique, des descendants de malfaiteurs britanniques exilés en Nouvelle-Zélande au fil du temps. C’est au moment d’évoquer le fameux « haka » précédant chaque match que le couperet tomba : appropriation culturelle ! J'ignorais que mon admiration pour une danse de maorie scandée en chœur par des Maoris et des non-Maoris puisse tenir du hold-up. Eût-il fallu que toute l’équipe soit de pure race Pacifique pour que celle-ci ne tînt pas du sacrilège et du vol ? Aussi rétorquai-je illico qu’un Africain se rendant au McDo se rend non moins coupable d’appropriation culturelle. Honte à lui également, donc.

Je découvre ainsi, non sans stupéfaction, à la faveur d’une succincte recherche sur Internet, la culpabilité des faces de craie (appropriation « linguistique » !) ayant opté pour une coupe rasta ou dreadlock, laquelle serait propriété historique des gens d'ailleurs, toutes marques de contrition déposées. Janvier 2019, Montréal : un jeune humoriste blanc, Zach Poitras, portant des dreadlocks fut interdit de participer à deux soirées d’humour en raison de sa coiffure. Accusé d’appropriation culturelle, son geste fut considéré comme un vol quasi raciste. Avril 2021 : Justin Bieber met en ligne sur Instagram une photo le montrant avec des dreadlocks. Scandaleuse appropriation culturelle, s’offusquent certains, dégoûtant, disent d’autres. Le Canadien avait, par ailleurs, déjà fait le coup courant 2016, s’attirant d'identiques foudres de la part de certains internautes. Juin 2018 : Kim Kardashian qui apparaît avec des cheveux tressés lors des MTV Movie & TV Awards, est accusée d’appropriation culturelle.

Lorsque je suis saisi d’émotion en écoutant « The Silver Swan » de Scott Joplin, « Dark Was the Night, Cold Was the Ground » de Blind Willie Johnson ou que, gamin, je suis secrètement amoureux de la photo d’une pochette 45 tours de Mahalia Jackson, je suis sans doute déjà sur le chemin funeste de l’appropriation en bande blanche organisée. J’ai le souvenir d’une polémique, lors des fêtes Jeanne d’Arc à Orléans, courant 2018, touchant Jeanne, cette année-là, qui se trouvait être métisse. Les quelques critiques à ce sujet furent balayées d’un vent nauséabond. Des rumeurs ont couru ici et là également, ces dernières années, concernant de noirs acteurs susceptibles d'interpréter des personnages historiques blancs, rois, reines ou dauphins : que les racistes opposés à cette idée progressiste sortent du bois et lancent la première pierre ! C’est ma chance : la face de craie que je suis voulait précisément postuler pour interpréter dans sa prochaine biographie filmée. L’histoire ne dit pas si elle est prévue en noir et blanc ou en couleur.

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30 juillet 2022

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