Editoriaux - Religion - 16 avril 2019

2019, « annus horribilis » ?

C’était le 20 novembre 1992. La reine Élisabeth II d’Angleterre regardait s’envoler en fumée des trésors et, avec eux, un pan de l’histoire nationale : le château de Windsor était en feu. Quelques jours plus tard, la voix cassée par l’émotion, elle évoquait une annus horribilis.

Allons-nous, nous aussi, vers une annus horribilis dont le saccage de l’Arc de Triomphe, en décembre dernier, fut une sinistre préfiguration ? De noirs corbeaux ont-ils remonté la Seine vers la cathédrale pluriséculaire ?

Je n’imaginais pas qu’on pût éprouver tant de chagrin à voir ainsi transformé en brasier un monument devant lequel on est passé des milliers de fois. Quarante-quatre ans de vie parisienne… Une ville que j’ai continuellement aimée avec mes yeux de provinciale, pourquoi je suis si critique avec ce qu’elle est devenue. Mais Notre-Dame ! Éternelle Notre-Dame entre les deux bras de la Seine, Notre-Dame au lever du soleil, Notre-Dame au couchant, le chevet dans les arbres en fleurs, les gargouilles sous la neige, le parvis noir de monde et le monde à sa porte… L’Histoire, notre histoire. La force des hommes, leur foi qui déplace les montagnes et arase les forêts pour en faire des charpentes. Le génie des bâtisseurs de cathédrales armés d’un fil à plomb, celui des maîtres verriers qui ont fait pénétrer la lumière dans les vaisseaux de pierre…

Notre Dame, mère consolatrice, universelle protectrice… Un symbole qui va bien au-delà de la foi, transcende les religions et les nations comme le temps d’ici-bas.

La regardant brûler, je songeais à ce soir de mars 2003 où, sous la baguette du chef américain John Nelson, nous avons donné le Requiem de Mozart devant une cathédrale pleine à craquer. Nous avons chanté de tout notre cœur et de toute notre âme contre la guerre en Irak, déclenchée sur des motifs mensongers par le clan Bush. Cent cinquante musiciens et un chef – tous bénévoles, faut-il le préciser –, rassemblés « pour la paix ». Trop tard, mais je veux croire que cette musique n’est pas montée pour rien vers le ciel.

Donald Trump, le président qui « tweete » plus vite que son ombre, voulait hier qu’on envoie dare-dare les Canadair sur la cathédrale. Une bombe à eau, en somme. Et pourquoi pas une bombe tout court, dont le souffle aurait éteint les flammes. Une bonne idée, non ? Efficace !

Trump, américain jusqu’au bout de la guerre totale, la guerre « propre » menée depuis les airs, celle aux doux noms de ces dernières années : « Operation Killer », « Cast Lead », « Enduring Freedom » ou « Infinite Justice »…

Je lui préfère l’Amérique de John Nelson, fils de pasteur, homme délicieux qui pleurait en dirigeant le Requiem de Fauré à la basilique Saint-Denis… Un homme épris de la culture du Vieux Continent, et de la France en particulier, comme tous ceux qui ont relevé Versailles au siècle dernier, replanté son parc après la tempête de 1999 et contribué, encore, au chantier de restauration de la flèche de Notre-Dame qui venait tout juste de démarrer.

Regardant, comme nous tous, ces images terribles, j’ai eu aussi le cœur serré pour les faucons crécerelles qui volent de pinacles en gargouilles et nichent dans les murailles des deux tours. On les trouve mentionnés dans les textes depuis 1840… Dieu fasse qu’elles se soient envolées à temps.

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